La semaine dernière, la grand-messe annuelle du parti républicain a mis de nombreux sujets brûlants sur la table, des restrictions sanitaires à l'immigration. Mais, en pleine invasion russe, la plupart des orateurs conservateurs ont soigneusement évité d'aborder la crise ukrainienne.

Pendant des décennies, la doctrine républicaine en politique étrangère a consisté à promouvoir la démocratie et faire de l'Amérique le gendarme du monde face aux dictatures. La Russie, comme l'URSS, surnommée "l'empire du mal" par Ronald Reagan, était particulièrement dans le viseur. Mais le parti a changé. Si l'arrivée des tanks russes en Ukraine a poussé de nombreux Républicains à prendre parti contre Vladimir Poutine, certains ont refusé de le condamner et refusent toute intervention américaine.

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"L'anticommunisme et la défense des libertés étaient le ciment qui tenait le parti républicain, souligne le consultant politique Craig Shirley, auteur d'une biographie de Ronald Reagan. Mais aujourd'hui, il n'y a plus de philosophie cohérente sur la Russie. On trouve toutes sortes d'attitudes qui sont mélangées à la politique intérieure. Si on est anti-Biden, on s'oppose obligatoirement à sa politique étrangère. Dans les années 60, les Républicains n'approuvaient pas le programme de JFK mais ils l'ont soutenu sur la baie des Cochons. Idem pour l'Irak, la majorité des Démocrates a voté en faveur de la guerre."

Trump a changé les repères

Les dissensions au sein des Républicains doivent beaucoup à Donald Trump, qui a bousculé l'orthodoxie du parti. Le milliardaire, qui avait fait campagne sur le slogan "America First" (L'Amérique d'abord"), a menacé à plusieurs reprises de sortir de l'Otan, et n'a cessé de chanter les louanges de dictateurs, dont Vladimir Poutine. La Russie et les autocraties sont devenues "des symboles du conservatisme américain", observe Emily Tamkin, l'auteur d'un livre sur George Soros, dans le New York Times : "Beaucoup d'admirateurs des autocrates actuels dans la droite américaine semblent croire que les pays qu'ils dirigent sont des modèles de "blanchitude" [whiteness en anglais, NDLR], de christianisme et de valeurs conservatrices."

Même à la veille de la guerre, Donald Trump a continué d'encenser Poutine, le qualifiant de "malin" et "avisé". Le fait de reconnaître l'indépendance des deux régions séparatistes de l'est de l'Ukraine est un coup de "génie", s'est-il enthousiasmé. Ronald Reagan doit se retourner dans sa tombe... Sur les plateaux télé, les alliés de Trump, comme Tucker Carlson, le très populaire animateur d'une émission politique sur Fox News, ont, dans un premier temps, minimisé le danger. Ce ne serait qu'une vulgaire "querelle frontalière", a-t-il annoncé juste avant l'invasion. "Les Démocrates à Washington vous ont dit que c'est votre devoir patriotique de haïr Vladimir Poutine", a-t-il ajouté.

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Le lendemain, Tucker Carlson a affirmé que l'Ukraine était une marionnette, "essentiellement gérée par le Département d'Etat [américain]", reprenant là le vocabulaire de Moscou. D'autres trumpistes comme J.D. Vance, un candidat au Sénat dans l'Ohio, ont estimé que les Etats-Unis ne devraient pas se mêler du conflit. "Je me fiche assez de ce qui se passe en Ukraine", a-t-il déclaré en déplorant que les dirigeants américains "s'intéressent plus à la frontière ukrainienne qu'à la nôtre".

Sur l'Ukraine, un changement de cap des électeurs républicains

Mais au Congrès, les élus républicains, qui d'habitude font bloc avec l'ancien président, ont adopté une attitude nettement plus faucon en soutenant les sanctions contre la Russie. Cette invasion est "irresponsable" et "dangereuse", a résumé Kevin McCarthy, le chef des Républicains à la Chambre, et devrait "entraîner de sérieuses conséquences". L'opinion publique américaine a, parallèlement, opéré un virage frappant. Selon un sondage Yahoo News-YouGov, 57% des Américains se disent du côté de l'Ukraine contre 25% enclins à la neutralité. Le même sondage il y a trois semaines montrait une opinion à peu près également divisée entre 46% en faveur de l'Ukraine et 49% pour la neutralité. Ce sont les Républicains qui ont le plus viré de cap.

Alors que les bombardements s'intensifiaient, l'aile trumpiste a mis de l'eau dans son vin. J.D Vance, le candidat de l'Ohio, a reconnu que l'attaque de la Russie était "sans conteste une tragédie". Tucker Carlson, lui, a carrément retourné sa veste et affirmé devant ses auditeurs : Poutine "clairement mérite d'être puni". Mike Pompeo, l'ex-secrétaire d'Etat de Trump, après avoir clamé "un énorme respect" pour Poutine, un "homme d'Etat très talentueux" et "élégamment sophistiqué", l'a traité de "diabolique" et "d'autocrate".

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Quant à Trump, il a prétendu qu'on l'avait mal compris et a condamné l'invasion, "une atrocité qu'on n'aurait jamais dû permettre de se produire", sans toutefois aller jusqu'à critiquer son copain russe. "Le problème n'est pas que Poutine soit malin, il l'est bien sûr. Le vrai problème, c'est que nos leaders sont idiots."

Mais le parti républicain reste divisé sur la stratégie à suivre, écartelé entre un establishment interventionniste et une base qui, après les guerres sans fin d'Afghanistan et d'Irak, a peu de goût pour les aventures militaires. "Il y a toujours eu un courant isolationniste au sein des Républicains mais il a pris de l'ampleur après la gueule de bois de l'Irak et le passage de Trump", poursuit Craig Shirley. La seule chose qui unisse les Républicains, ce sont les attaques contre Joe Biden. Ils ne cessent de l'accuser de mollesse, disant que son manque de fermeté a encouragé Poutine. Michael Mc Caul, représentant du Texas, l'a comparé à Neville Chamberlain en 1938. Leurs critiques font mouche si l'on en croit le même sondage. Les électeurs trumpistes ont une vue plus favorable de Vladimir Poutine que de Joe Biden !