Il avait tout fait jusqu'ici pour éviter le sujet épineux de l'immigration. Mais ces derniers jours, Joe Biden se retrouve confronté à une crise humanitaire à la frontière avec le Mexique. Quelque 15 000 migrants, pour la plupart des Haïtiens, se sont rassemblés à Del Rio, au Texas, et campent sous un pont dans des conditions sordides, en attendant de pouvoir, espèrent-ils, entrer aux Etats Unis.

LIRE AUSSI : IVG, armes, droit de vote : les dures lois duFar West texan

La crise a pris une dimension nationale après la circulation de vidéos montrant des agents de la police des frontières à cheval en train de charger des hommes et des femmes pour les repousser de l'autre côté du Rio Grande avec des longes qu'ils donnent l'impression d'utiliser comme des fouets.

La situation à Del Rio a déclenché un déluge de critiques. A droite, le gouverneur du Texas Greg Abbott (Parti républicain) a dénoncé le "chaos total". "Ce que le monde voit aujourd'hui, c'est la politique de frontières ouvertes mises en place par l'administration Biden. Ça attire des gens de la planète entière". Les démocrates, eux, ont condamné le traitement violent de ces immigrants. "On ne peut pas continuer les politiques xénophobes et haineuses de Trump qui méprisent nos lois sur les réfugiés," a déclaré Chuck Schumer, le leader des démocrates au Sénat. Même la Maison-Blanche a pris ses distances. "Les êtres humains ne devraient jamais être traités ainsi," a affirmé la vice-présidente, Kamala Harris, qui a qualifié les images d"horribles."

Pour Joe Biden, cette affaire tombe très mal. Il est engagé dans des négociations dures et complexes pour faire voter plusieurs de ses réformes sur la modernisation des infrastructures et un programme social. Et il sait bien qu'il n'a guère d'options en termes d'immigration. Depuis des années, le Congrès est incapable de s'accorder sur une réforme.

LIRE AUSSI : Avec la loi anti-avortement au Texas, le risque d'un "chaos inconstitutionnel"

La crise couve depuis des mois. Après des années de politique anti-immigration menée par Donald Trump, les migrants, parmi lesquels des dizaines de milliers d'enfants non accompagnés, affluent à la frontière avec le Mexique, en espérant sans doute qu'un président démocrate sera plus accueillant. Leur nombre a atteint en juillet 213 534 individus, le plus haut niveau en vingt ans. Plus de 1,5 million de migrants ont essayé d'entrer aux Etats Unis cette année, soit cinq fois le nombre de 2017. Résultat, la police est débordée, manque de sites pour les loger et autorise de plus en plus de familles à rentrer aux Etats-Unis pour rejoindre leurs proches.

Des charters d'expulsés pour Port-au-Prince

Lors de sa campagne en 2020, Joe Biden avait promis des réformes qui permettraient de mener une politique plus humaine que celle de son prédécesseur, lequel avait séparé parents et enfants. Il a au départ assoupli certaines mesures imposées par Donald Trump et réduit notamment les expulsions. Mais il a suscité un tollé dans son propre camp lorsqu'il a refusé d'augmenter immédiatement le quota de réfugiés tombé à 15 000, un niveau historiquement bas imposé par son prédécesseur.

L'ancien président américain Donald Trump et le gouverneur du Texas, Greg Abbott, le 7 mai 2020, dans le bureau ovale de la Maison Blanche à Washington, DC (Archives).

L'ancien président américain Donald Trump et le gouverneur du Texas, Greg Abbott, le 7 mai 2020, dans le bureau ovale de la Maison Blanche à Washington, DC (Archives).

© / AFP

Finalement, il a cédé et augmenté le nombre à 62 500 puis récemment 125 000. Il a surtout continué à appliquer une mesure d'urgence mise en place par Donald Trump qui invoque une clause du code de la Santé et permet en temps de pandémie d'expulser rapidement un migrant, sans lui laisser le temps de faire une demande d'asile. L'idée est de ne pas être accusé de laxisme en matière d'immigration et de dissuader de nouvelles arrivées.

Sans succès apparemment, si l'on en juge par le cas des Haïtiens. En mai, l'administration a accordé un statut protégé temporaire à des dizaines de milliers d'entre eux déjà aux Etats-Unis illégalement, ce qui leur a évité la reconduite à la frontière et sans doute incité d'autres Haïtiens, la plupart installés au Chili et au Brésil depuis le tremblement de terre de 2010, à entreprendre le voyage vers Del Rio. Malgré le tollé, l'administration Biden est restée inflexible. Elle a déjà déporté plus de 1000 migrants à Port-au-Prince et d'autres vols sont prévus cette semaine. Et tant pis si nombre d'entre eux n'ont pas vécu dans leur pays depuis des années.