Favori de la présidentielle d'octobre prochain, adulé à l'étranger, Lula a-t-il tous les droits, y compris d'insulter les femmes et les enfants qui meurent à Marioupol ? Fort de son statut d'opposant, qui le dégage de toute responsabilité, l'ex (et peut-être futur) président brésilien se paye en tout cas le luxe de disserter sur l'Ukraine depuis son pays, à 8000 kilomètres de l'endroit où tombent les bombes russes.
Dans une interview fleuve au magazine Time parue le 4 mai, l'ancien chef de l'Etat (2003-2010) renvoie dos à dos Volodymyr Zelensky et Vladimir Poutine dans des termes hallucinants. Le président ukrainien, assène-t-il, est "aussi responsable" que son homologue russe. "Je vois le président ukrainien être applaudi par tous les parlementaires européens. Une guerre n'a jamais un seul coupable, déclare-t-il tout de go. Ce type voulait la guerre. S'il n'en voulait pas, il aurait négocié un peu plus."
De plus, Lula juge "bizarre" le comportement de Zelensky : "On dirait qu'il fait partie d'un spectacle. Il est à la télé matin, midi et soir. Il est au Parlement britannique, au Parlement français, au Parlement allemand, au Parlement italien, comme s'il menait une campagne politique. Il devrait être à la table des négociations." Un brin condescendant, et carrément désinvolte, le champion de la gauche brésilienne poursuit : "En fait, nous devrions dire sérieusement à Zelensky : 'Tu es un bon humoriste, mais on ne va pas faire une guerre pour que tu puisses te donner en spectacle'."
L'ex-président Lula soutient Jean-Luc Mélenchon
Heureusement, pour mettre fin à la guerre, Lula, 76 ans, a la solution... qui relève du propos de comptoir de bistrot : "Nous devrions dire à Poutine : 'Tu as plein d'armes, mais tu n'as pas besoin de les utiliser contre l'Ukraine. Allons discuter !'" Puis, l'ex-chef d'Etat, conseille aux puissances occidentales de mettre un peu d'eau dans leur caïpirinha. Ce sont elles, dit-il, qui "incitent à la haine contre Poutine"... Enfin, cerise sur le gâteau, le "géopoliticien" Lula admoneste Biden : "Les Etats-Unis ont un poids politique très important et auraient pu éviter le conflit. Biden aurait pu participer davantage, il aurait pu prendre l'avion pour Moscou et parler à Poutine. C'est ce genre d'attitude qu'on attend d'un leader", insiste le "coach" Lula.
Depuis sa publication, ce copier-coller de la pensée du Kremlin mobilise les exégètes. Bien sûr, il faut avant tout y voir un antiaméricanisme lourdaud - posture toujours payante en Amérique latine - mais aussi la réactivation d'une alliance idéologique entre protagonistes de la Guerre froide : Russie, Cuba et gauche latino-américaine auxquels l'on peut ajouter la personne de Jean-Luc Mélenchon (qui a reçu le soutien de Lula lors de la présidentielle) ainsi que l'Iran dont les affinités, au tournant des années 2010, pouvaient se mesurer par la relation Lula-Ahmadinejad et Chavez-Ahmadinejad.

Les présidents Lula et Ahmadinejad à Téhéran.
© / L'Express
"C'est une erreur de croire que Cuba, le Venezuela et le Brésil auquel pense Lula appartiennent pleinement au monde occidental", estime l'historienne franco-vénézuélienne Elizabeth Burgos, spécialiste des gauches latino-américaines. "Aujourd'hui, ajoute, inquiet, un diplomate français, Lula ne s'inscrit plus dans une dynamique démocratique valorisant le progrès en matière de droits de l'homme. Il raisonne suivant une logique de blocs, avec des sphères d'influence, comme au temps de la guerre froide quand l'Ukraine appartenait à l'espace soviétique."
A cinq mois de la présidentielle, les troublantes prises de position de Lula répondent aussi à des considérations politiciennes. "Après avoir adoubé l'ex-gouverneur de l'Etat de Sao Paulo Geraldo Alckmin pour constituer un "ticket" présidentiel avec cette figure de la droite proche de l'Opus Dei, explique un conseiller politique à Brasília, sous couvert d'anonymat, le candidat Lula doit donner des gages à la gauche brésilienne qui l'a soutenu lorsqu'il était en prison de 2018 à 2019. Or le Parti Socialisme et Liberté (PSOL), le Parti communiste du Brésil (PC do B) et le Parti des travailleurs (PT) pensent tous, comme Poutine, que l'Ukraine est peuplée de nazis." Un coup à droite, un coup à gauche, en somme.
Enfin, l'ex-président a un message pour le monde. Après sa tournée en Europe à l'automne dernier - à Paris, il a été reçu par Emmanuel Macron et par Anne Hidalgo et, à Madrid, par le chef du gouvernement Pedro Sanchez - il annonce déjà la couleur. S'il est élu en octobre, il faudra compter avec le Brésil car, il le sait, sa voix portera davantage que celle de Jair Bolsonaro ou de Dilma Rousseff (qui lui avait succédé à la présidence). Comme Poutine, Lula sait bien qu'un grand nombre de pays du Sud, souvent riches de leurs matières premières, n'admettent plus le leadership écrasant des Etats-Unis, qui comptent pour 25% du PIB mondial, et, plus généralement de l'Occident. Comme au temps des pays non-alignés, ceux-ci rêve de réinventer une "troisième voie". Mais il leur manque un leader, à l'image de Soekarno ou Fidel Castro autrefois. Si en octobre Lula supplante Bolsonaro -lui aussi favorable à Poutine- il se verrait bien endosser ce rôle.
