C'est bien connu : l'amour dure trois ans. Sauf sur les rives du Rio de la Plata, à Buenos Aires, où deux hivers ont suffi à "tuer" le couple au sommet du pouvoir. Le président de centre gauche Alberto Fernandez et sa vice-présidente Cristina Fernandez de Kirchner se déchirent depuis le 12 septembre en raison du score catastrophique enregistré ce jour-là par le mouvement péroniste lors des primaires nationales - un scrutin bizarroïde qui fait office de sondage grandeur nature deux mois avant les législatives. Le 14 novembre prochain, la moitié de l'Assemblée et un tiers du Sénat seront renouvelés dans ce pays en crise, endetté vis-à-vis du FMI, et où la pauvreté touche quatre Argentins sur dix.

Entre Alberto et Cristina, tout avait pourtant bien commencé. Redoutable stratège, cette dernière savait qu'en 2019 sa personnalité clivante l'empêchait d'espérer revenir à la Casa Rosada, le siège de la présidence qu'elle a occupée de 2007 à 2015. Elle propose alors à Alberto Fernandez de se présenter à la tête d'un "ticket" dont elle sera le n° 2. Un coup de génie gagnant dont Cristina Kirchner ne se prive pas de rappeler qu'elle en est l'auteure.

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Depuis lors, la relation entre Alberto-le-modéré et Cristina-l'extatique est souvent tumultueuse. "Ce ne sont pas de grands amis", euphémise la politologue Lara Goyburu à propos de ces partenaires qui dansent un tango politique depuis deux décennies. Professeur de droit pénal, Alberto Fernandez avait en effet joué un rôle clef dans l'élection de Néstor Kirchner (2003-2007) - le mari de Cristina, décédé en 2010 -, avant de devenir son chef de gouvernement puis celui de sa veuve et successeure... puis de claquer la porte du fait d'un différend sur les taxes imposées au puissant secteur agricole par la présidente.

"Dans ce duel, il n'y a pas de vainqueur"

Par la suite, Alberto Fernandez n'avait cessé de la critiquer en dénonçant sa gestion hasardeuse et les affaires de corruption qui visaient la première femme élue à la tête de l'Etat. Et cela jusqu'à la réconciliation de façade, voilà deux ans.

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Depuis un mois, leur querelle s'étale sur la place publique. Dans une lettre ouverte, Cristina dénonce la passivité d'Alberto et critique sa politique d'austérité budgétaire, alors que le PIB a dévissé de 10 points en 2020. "La gouvernance se poursuivra comme je l'entends", riposte, un brin froissé, l'intéressé sur Twitter. "Dans ce duel, il n'y a pas de vainqueur décrypte Lara Goyburu. Alberto Fernandez n'est pas une marionnette, mais il a besoin de Cristina Kirchner pour gouverner car elle représente une fraction importante de l'électorat populaire."

"Cette relation amour-haine est inscrite dans l'ADN péroniste", dédramatise pour sa part la chercheuse Paula Clerici au sujet de ce mouvement "attrape-tout" où toutes les tendances, de l'extrême gauche à l'extrême droite, ont été représentées à un moment ou à un autre de sa longue histoire commencée avec Juan Peron en 1945. "Alberto Fernandez et Cristina Kirchner sont condamnés à vivre ensemble", poursuit l'universitaire, par allusion à la Constitution qui n'autorise pas le chef de l'Etat à destituer son vice-président. A un mois des législatives, la meilleure télénovela politique d'Amérique du Sud continue.