A l'annonce du verdict, il s'est effondré en larmes avant de quitter la salle d'audience. L'Américain Kyle Rittenhouse, qui a tué deux manifestants antiracistes à l'été 2020, a été acquitté vendredi à l'issue d'un procès très suivi aux Etats-Unis. Le jeune homme de 18 ans, qui avait plaidé la légitime défense, encourait la réclusion à perpétuité. Les douze jurés d'un tribunal de l'Etat du Wisconsin l'ont finalement déclaré "non coupable" des cinq chefs d'accusation, dont celui de meurtre.
Les faits remontent au 23 août 2020, dans un contexte de manifestations géantes contre le racisme et les violences policières aux Etats-Unis. La ville de Kenosha s'était enflammée après une bavure contre un Afro-Américain. Kyle Rittenhouse, équipé d'un fusil semi-automatique AR-15, avait rejoint des groupes armés venus "protéger" les commerces, et avait ouvert le feu dans des circonstances confuses, tuant deux hommes et en blessant un troisième.
Le verdict "a plongé de nombreux Américains dans la colère et l'inquiétude, moi y compris", a écrit le président Joe Biden dans un communiqué, appelant "tout le monde à exprimer ses opinions pacifiquement, dans le respect de la loi". Pour Jean-Eric Branaa, maître de conférences à l'Université Paris-II-Panthéon-Assas et spécialiste de la politique américaine, "la confiance est revenue" depuis la présidence de Biden, même si les critiques sont nombreuses, et "l'affaire ne va pas s'arrêter là". Entretien.
L'Express : Pouvez-vous revenir sur les faits, qui remontent à il y a plus d'un an, et le contexte dans lequel ils s'inscrivent ?
Jean-Eric Branaa : Cette situation était compliquée. Dès le départ, il y avait des faits intolérables. Il faut aussi insister sur quelque chose : Kyle Rittenhouse n'est pas du Wisconsin, il est de l'Illinois. Il se déplace en opération punitive. On est au plus fort de ces luttes Black Lives Matter, et on a en face des troupes qui n'arrêtent pas de mettre l'huile sur le feu.
Une hystérie collective se développe dans les rangs trumpistes. Et il y a souvent des esprits faibles qui reprennent simplement des slogans sans chercher à comprendre. La loi et l'ordre est le grand slogan de l'époque, "law and order", que Trump tweettait quasiment tous les jours. C'est un vieux slogan du parti républicain, avec Trump c'était devenu de l'hystérie.
Kyle Rittenhouse va tirer, se rendre compte assez vite qu'il a fait un acte horrible. Et la police ne l'arrête pas quand il l'appelle. Quand on voit la vidéo des faits, quand on comprend l'ensemble, qu'on voit le contexte, on peut dire qu'il ne mérite certainement pas une peine exemplaire ou extrêmement lourde... Mais il a quand même tué deux personnes. A l'annonce du verdict, lui-même n'en revient pas, on voit ces images où il s'écroule, pris par l'émotion. En essayant de rester neutre, on peut avoir de la compassion et en même temps dire que ce n'est pas normal.
Ce procès a mis en lumière les fractures dans le pays, sur différents sujets comme les armes à feu et le mouvement Black Lives Matter. Le verdict a déçu de nombreuses personnes, et a réjoui les personnes venues soutenir Kyle Rittenhouse. Quel est l'état d'esprit dans le pays ?
Pour l'instant, le pays est calme. On se rend compte d'abord qu'il y a du chemin parcouru depuis un an et que l'élection de Joe Biden a calmé le pays. On fait confiance au président. Même si le verdict ne va pas dans le sens attendu, c'est un Etat de droit, il va y avoir un appel, etc. Donc on fait confiance. Ça ne veut pas dire que demain ou après-demain, ça ne va pas s'enflammer. Mais on sait comment ça se passe d'habitude, ces choses-là s'enflamment tout de suite, on a les banlieues qui brûlent, des gens qui se tirent dessus. Là, on n'a pas cela quand on voit la presse ce matin. Même sur les réseaux sociaux, il n'y a pas d'appels. On a des discussions, des gens qui sont amers, beaucoup de critiques.
L'affaire ne va pas s'arrêter là. On peut s'attendre à ce que le ministre de la Justice lance des poursuites fédérales ne serait-ce parce que - c'était mon propos liminaire - Kyle Rittenhouse arrivait de l'Illinois et allait dans le Wisconsin. Il avait transporté des armes entre deux Etats, ce qui est interdit, c'est un crime fédéral. L'affaire va rebondir au niveau fédéral à mon avis.
Le président Joe Biden s'est dit "inquiet et en colère". Mais il a demandé aux Américains de respecter la décision des jurés et "à exprimer ses opinions pacifiquement, dans le respect de la loi." C'est-à-dire laisser faire la justice ?
Oui et c'est la preuve que Joe Biden a un impact. Il y a un effet Biden sur le calme qui revient dans le pays. Donc la réunification qu'il promettait entre les Américains, elle fonctionne. Elle fonctionne sur le vote des lois bipartisanes, il y en a eu plusieurs : la loi infrastructures est la plus emblématique. Cette réunification fonctionne quand des juges sont nommés avec l'accord des républicains, quand, dans le pays, les gens ne font pas des émeutes après une décision de justice qui aurait de toute évidence de quoi les scandaliser. Il y a un effet positif du mandat Biden.
"Félicitations à Kyle Rittenhouse pour avoir été déclaré INNOCENT", a déclaré Donald Trump dans un communiqué diffusé par sa porte-parole. Est-ce une victoire des pro-Trump ?
Cette affaire a été beaucoup instrumentalisée du temps de la présidence Trump, il a continué par la suite. Il y a toujours cette victimisation de l'homme blanc ; c'est opposer les communautés minoritaires aux Blancs, c'est ce déclassement tout le temps, qui a comme corollaire la liberté d'expression - j'ai le droit de dire ce que je veux, de me défendre, de porter une arme, le droit de tirer sur quelqu'un qui m'attaque. Il s'agit de montrer qu'il y a une population opprimée. Et Kyle Rittenhouse a été érigé en icône par cette communauté trumpiste.
On lui a d'ailleurs proposé toute sorte de choses. Certains députés ou sénateurs ont proposé de le prendre comme attaché parlementaire. Il va être interviewé sur Fox News, chaîne scandalisée qu'on puisse dire du mal de lui. Les gens qui vont écouter vont adhérer.
L'affaire fait partie de la grosse machination Trump, qui remet en scène les mêmes thématiques : l'outrance, le parler fort, la victimisation à outrance. Kyle Rittenhouse est totalement instrumentalisé, il est d'un milieu rural de l'Illinois qui est complètement trumpiste, où ce que dit la presse est perçu comme des "fake news". Il est entraîné dans une spirale qui est loin de se terminer à mon avis.
Comment la situation peut-elle évoluer ? Que faut-il attendre de la part de Joe Biden ?
Il y a une forme de confiance qui est revenue, on laisse le temps à Joe Biden et Kamala Harris de faire les choses. Encore une fois, la confiance est revenue, ça a apaisé les tensions. Depuis qu'il est élu, les prises de parole de Biden sont très bonnes selon moi. Même avant, pendant l'affaire Black Lives Matter, c'était "je vous comprends mais je ne suis pas d'accord sur tout". Par exemple sur "defund the police", il disait qu'il n'était absolument pas d'accord.
Et il vient de faire passer trois lois qui sont exactement le contraire de "defund the police" puisqu'il a rajouté de l'argent aux forces de l'ordre. Il avait dit que le problème, ce n'est pas de leur enlever de l'argent au profit des services sociaux, mais de renforcer la formation de la police. C'est une idée qu'il défend depuis 1972 et qui était défendue par Kamala Harris lorsqu'elle était procureure. Ce n'est pas nouveau chez l'un et l'autre. A côté de ça, ils tendent la main. Ils sont dans la compréhension, la bienveillance, et ils vont dans le dialogue. L'écoute et l'échange permettent de rapprocher les points de vue. Oui, des choses ne vont pas dans le pays, et ils disent "on va les réparer, il faut nous laisser le temps". Pour l'instant, ça fonctionne bien.
