Dans les années 1960 et 1970, le simple fait d'écouter les Beatles ou les Rolling Stones revenait à passer pour un citoyen imprégné de valeurs capitalistes, donc déviant et contre-révolutionnaire. Rien n'a changé, ou presque, à Cuba. Désormais, ce sont les rappeurs qui sont dans la ligne de mire des autorités, comme en témoigne l'arrestation violente en pleine rue, au début du mois de novembre, de Denis Solis. Sa faute ? Le chanteur entend être un "artiste libre", une notion inacceptable dans ce pays où la création culturelle est régie par le décret n°349.

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Promulgué en 2018, celui-ci interdit la création artistique sans autorisation officielle. Résultat, Denis Solis a été condamné à huit mois de prison, qu'il purge actuellement dans le terrible pénitencier Combinado del Este, à l'est de La Havane. Il y a pourtant du nouveau sous le ciel de Cuba. L'arrestation du jeune rappeur a déclenché une grève de la faim menée par huit membres du mouvement San Isidro, auquel Solis appartient.

La plus importante manifestation pacifique depuis 1959

Le 27 novembre, quelque 300 artistes ouvertement opposés au décret n° 349 - dont la plasticienne Tania Bruguera, mais aussi des musiciens et des acteurs, ainsi que des journalistes indépendants - se sont réunis devant le ministère de la Culture, formant la plus importante manifestation pacifique dans le pays depuis l'arrivée au pouvoir de Fidel Castro, en 1959.

Autre nouveauté : une délégation de protestataires a ensuite été reçue cinq heures durant par le vice-ministre de la Culture, Fernando Rojas. Le mouvement San Isidro, du nom d'un quartier pauvre de la Vieille Havane, a également reçu le soutien inattendu de la très officielle Union des écrivains et artistes cubains. Ce qui n'a pas empêché les médias d'Etat et la sexologue Mariela Castro, l'une des filles de Raul, d'accuser les manifestants d'être des "mercenaires américains" et des "marionnettes de la CIA".

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"Cet épisode montre qu'il existe des divergences au sommet du pouvoir entre les historicos, l'ancienne garde, partisans d'une ligne dure (Raul Castro et sa famille, le vice-président Ramiro Valdés...), et la génération suivante, qui voudrait ouvrir un peu le pays", estime l'historienne et spécialiste du castrisme Elizabeth Burgos. Seule certitude : à quelques semaines de la prise de fonction de Joe Biden, le très terne président cubain, Miguel Diaz-Canel, qui entend sans doute renouer le dialogue lancé par son homologue américain Barack Obama, à la fin de 2014, ne pouvait pas se permettre de réprimer trop durement l'opposition. "Pour le mouvement San Isidro, écrit le politologue Fernando Mires, le simple fait d'avoir été reçu pendant cinq heures par le gouvernement constitue déjà un important succès."