"C'est une atteinte grave à la liberté de la presse", a dénoncé ce jeudi la France après s'être vue signifiée par la junte militaire malienne la suspension jusqu'à nouvel ordre de la diffusion des antennes de la radio RFI et de la chaîne de télévision France 24 au Mali. En cause, la diffusion, sur les deux antennes du groupe France Médias Monde, de témoignages accusant les forces armées maliennes d'exécutions et de pillages. Ces dernières semaines, la junte a signalé son intention de contrôler les médias étrangers et avait déjà expulsé début février un journaliste français de l'hebdomadaire Jeune Afrique.
Au pouvoir depuis 2020, les militaires renforcent leur emprise sur la société malienne et perturbe de plus en plus le contexte démocratique d'un pays clé dans la lutte contre le djihadisme. Depuis le second putsch de 2021, les relations entre le Mali et la France sont exécrables, allant jusqu'au départ forcé de l'ambassadeur français en février dernier. Le spécialiste de l'Afrique Antoine Glaser, auteur de l'ouvrage "Le piège africain de Macron", assure que c'est une volonté affichée de la junte que de replier le Mali sur lui-même.
L'Express : En suspendant RFI et France 24, deux médias suivis par un tiers de la population malienne, la junte militaire cherche-t-elle à faire taire toutes les voix discordantes de la sienne ?
Antoine Glaser : Oui, il y a une volonté claire de prise en main complète du pays. Les critiques viennent aujourd'hui de l'extérieur, alors en refermant le Mali sur lui-même, le pouvoir cherche à les étouffer. La junte veut faire comprendre à sa population que les critiques sont des manipulations, venues notamment de France. Mais les mécontentements intérieurs sont également combattus par ce moyen. Les sanctions prises par la Communauté économique des Etats de l'Afrique de l'Ouest, la CEDEAO, contre le Mali vont entraîner une répercussion sur la population, notamment dans la capitale Bamako. Le pouvoir bloque ainsi les canaux de diffusion des possibles plaintes.
Justement, quelle est aujourd'hui la popularité de la junte au sein de la population ?
Il est très difficile de le savoir. Contrairement à bon nombre de coups d'Etat, celui-ci a été soutenu par le peuple, le colonel Assimi Goïta ayant promis de lui "rendre le pouvoir". Beaucoup de Maliens en ont également assez des critiques de la France mais on ne sait pas comment la population va se comporter face aux difficultés économiques à venir.
Des groupes djihadistes se rapprochent de la capitale Bamako et ne veulent discuter qu'avec la junte militaire. Cela peut-il expliquer l'attitude actuelle du gouvernement malien envers la France ?
Certes la France n'accepte jamais de négocier avec les djihadistes mais la junte militaire, elle, le fait déjà depuis un moment. Ce que veulent les djihadistes, c'est contrôler certaines zones, certains villages, afin d'y appliquer leur justice, notamment la charia. Mais il faut être honnête, ils ont déjà gagné. Ils ont fait fuir les Occidentaux et installé une économie informelle fondée sur les trafics. De nombreux territoires du pays échappent à la junte militaire.
Quelle est l'influence de la Russie, présente au Mali par l'intermédiaire du groupe Wagner, sur la junte militaire ?
La présence de la Russie au Mali n'est pas nouvelle et il ne faut pas la surestimer. On parlait de la présence du groupe Wagner bien avant l'invasion de l'Ukraine. Ce dernier n'instrumentalise pas le pouvoir malien mais sert les intérêts du président Poutine. Si la Russie se mêle des affaires maliennes, c'est par pur opportunisme, comme elle l'a fait au Soudan et en Centrafrique. L'Afrique est un continent géostratégique, alors la Russie s'y engouffre dès qu'elle en a la possibilité.
