Sa piscine avec vue sur les collines de Kigali, son restaurant-terrasse et ses chambres proprettes : "Beaucoup de Rwandais rêveraient d'habiter là !", ironise un journaliste rwandais ayant visité le Desir Resort, proche du centre de la capitale. Le 19 mai, l'hôtel a ouvert ses portes aux médias pour une opération de communication parfaitement huilée, destinée à montrer les conditions d'accueil des migrants en provenance du Royaume-Uni qui seront bientôt reçus ici. L'affaire a fait grand bruit, mi-avril, quand Londres et Kigali ont signé un accord sur cinq ans visant à expédier "les demandeurs d'asile arrivés illégalement sur le sol britannique" à quelque 10 000 kilomètres de là, au Rwanda. "L'un des pays les plus sûrs de la planète", selon Boris Johnson, malgré les allégations de torture, détentions arbitraires et exécutions extrajudiciaires visant cet Etat policier.
A la clef, pour ce petit pays enclavé d'Afrique de l'Est, la coquette somme de 141 millions d'euros, soit près de 3,4% de son budget national. "Il y a bien sûr un intérêt pécuniaire, estime l'analyste et avocat Louis Gitinywa, à Kigali. Mais le président Paul Kagame investit aussi, à long terme, sur son soft power. Cet accord lui permet de cultiver son image d'homme d'Etat africain capable de proposer des solutions à d'autres pays." Avec la même ambition, le Rwanda exporte depuis des années ses services en matière de sécurité. Non seulement il figure parmi les principaux contributeurs des missions de maintien de la paix des Casques bleus de l'ONU, mais il a aussi signé des accords bilatéraux avec la République centrafricaine et le Mozambique en 2020 et 2021, où sont déployés des soldats rwandais.
Après la diplomatie militaire, Paul Kagame mise donc sur la diplomatie migratoire pour étendre son influence au-delà du continent. Mais l'ancien guérillero, qui a combattu les génocidaires en 1994, le jure : il n'a que de nobles intentions. Le chef de l'Etat (depuis 22 ans) ne perd jamais une occasion de rappeler son enfance passée dans un camp de réfugiés en Ouganda, à l'époque des premiers pogroms anti-Tutsis qui poussèrent sa famille à l'exil, à l'orée des années 1960.
Avec Israël, un sinistre précédent
Et puis, n'a-t-il pas accueilli, dès 2019, en partenariat avec le Haut-Commissariat aux réfugiés (HCR), des migrants victimes des pires sévices, coincés en Libye ? "Des centaines sinon des milliers de personnes étaient piégées dans des prisons, mourant de faim, certains abusés, d'autres réduits en esclavage. Alors j'ai dit : pourquoi ne réglerions-nous pas ce problème ?", a-t-il rappelé le 26 avril devant un parterre d'ambassadeurs réunis à Kigali, au dîner annuel du corps diplomatique. Cinq cents personnes ont effectivement été hébergées chaque année depuis 2019 au centre de Gashora (à 1h30 de route au sud de la capitale), avant d'être réinstallées dans des pays tiers. "Mais ce dispositif est une réponse humanitaire d'urgence", rétorque la porte-parole du HCR au Royaume-Uni, Catherine Stubberfield. En aucun cas il ne vise à sous-traiter les demandes d'asile de milliers d'individus, contrairement au texte signé en avril par le Rwanda et le Royaume-Uni.
Le HCR et nombre d'associations jugeant cet accord contraire au droit international - une action en justice est en cours contre le gouvernement britannique - ont des raisons de s'inquiéter. Car un sinistre précédent existe. Avant de passer contrat avec Londres, Kagame a pactisé, dans le plus grand secret, avec Israël. Entre 2014 et 2017, l'Etat hébreu aurait envoyé des milliers de migrants au Rwanda et en Ouganda. "Ce fut un désastre pour les personnes expulsées. Les passeurs en ont profité, car la plupart de ces personnes ont emprunté des routes dangereuses pour rejoindre l'Europe", souligne Steve Valdez-Symonds, responsable des droits des réfugiés chez Amnesty International au Royaume-Uni.
Le Danemark, prochain sur la liste
De nombreux observateurs redoutent un scénario semblable dans les mois à venir. "Les demandeurs d'asile qui seront envoyés ici ne vont pas passer trois ans à apprendre le kinyarwanda (la langue nationale) pour s'intégrer dans un pays ayant un PIB annuel par habitant de 800 dollars ! présume un diplomate européen à Kigali. Ils vont s'évanouir dans la nature en quelques semaines."
D'ici là, le Rwanda aura touché le chèque britannique et gagné au passage un allié de poids, membre du Conseil de sécurité des Nations unies. "Le Royaume-Uni s'est placé dans une position de dépendance vis-à-vis du Rwanda, qu'il est contraint, désormais, de présenter comme un endroit sûr, reprend Steve Valdez-Symonds. Cela le rend vulnérable à des pressions politiques." Difficile, dorénavant, de dénoncer des violations des droits de l'homme au Rwanda... Le risque semble assumé, à Londres. Et l'attitude de Boris Johnson a visiblement décomplexé d'autres pays. Le Danemark pourrait être le prochain sur la liste. Son gouvernement négocie actuellement un accord similaire avec le Rwanda. Reste à savoir si l'Union européenne laissera faire Copenhague.
