Un ciel gris, bas et lourd, strié d'éclairs, qui peut à tout instant se fendre et lâcher des trombes d'eau. Avec au loin, quelques trouées bleu pâle, fragiles promesses d'accalmie. Pour qui connaît les orages équatoriaux, leur soudaineté, leur violence, voilà à quoi ressemble ce lundi l'horizon de la République démocratique du Congo (RDC), au lendemain d'un très erratique triple scrutin -présidentiel, législatif et provincial,- et à l'orée d'une périlleuse semaine. C'est en effet le 6 janvier que la Commission électorale nationale indépendante, ou Céni, est censée proclamer les résultats provisoires et dévoiler le nom du successeur du taiseux Joseph Kabila, aux commandes de l'ex-Zaïre depuis près de dix-huit ans.

Des électeurs font la queue pour voter dans le centre de vote Kibancha à Saké dans l'est de la RDCongo, le 30 décembre 2018

Une foule d'électeurs patiente devant le centre de vote Kibancha de Saké, dans l'Est de l'ex-Zaïre.

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Un empire meurtri

Qui, du dauphin désigné Emmanuel Ramazani Shadary, de l'outsider inattendu Martin Fayulu ou de l'héritier d'une dynastie d'opposants historiques Félix Tshisekedi héritera, au prix d'une alternance par la voie des urnes, scénario inédit, des commandes du plus grand État d'Afrique subsaharienne ? Un pays-continent aux 80 millions d'âmes, aussi vaste que l'Europe de l'Ouest, meurtri depuis des décennies par une cruelle combinaison de fléaux, que ceux-ci résultent d'une injuste fatalité -épidémies de type Ebola-, de conflits communautaires chroniques, de la faillite d'une gouvernance plombée par le clanisme et la cupidité ou des convoitises de voisins que fascine son prodigieux pactole minéral (or, diamant, cobalt, fer, cuivre, manganèse, uranium).

Le candidat d'opposition à la présidentielle Martin Fayulu, lors d'un meeting de campagne, le 5 décembre 2018 à Béni, en RDC

L'opposant Martin Fayulu, donné vainqueur par certains sondages, lors d'un meeting de campagne, le 5 décembre 2018 à Béni (Est).

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Si l'enjeu n'était pas à ce point crucial, les commentaires glanés sur les ondes et au hasard des sites auraient quelque chose de baroque. On en est à se réjouir que ces élections n'aient pas viré au carnage. C'est dire assez que nul ne se berçait d'illusions. Mais peut-on se satisfaire de ne dénombrer "que" dix morts environ lors de la campagne et, pour l'heure, quatre tués le jour J? En l'occurrence, un agent électoral accusé, dans le Sud-Kivu (extrême-Est) de bourrage au profit du candidat de la "Kabilie", un policier et deux civils.

Poutinisme tropical

C'est ainsi : vicié par le legs empoisonné de la colonisation belge, par les outrances de la dictature version Mobutu et par le caporalisme des Kabila père et fils -Laurent-Désiré, assassiné en janvier 2001, puis Joseph-, l'atmosphère politique de la RDC est tellement volatile qu'on en perd de vue l'essentiel. L'essentiel ? Cet exercice démocratique, reporté à trois reprises, survient avec deux ans de retard. Au terme de la constitution, "Jo" aurait dû lâcher les rênes en décembre 2016. Et s'il a fini par y consentir, c'est sur les instances d'une communauté internationale qu'il méprise et plus encore de puissants voisins, tels l'Afrique du Sud et le Rwanda ; et avec le dessein pas même secret de reconquérir dans six ans le trône confié à un apparatchik intérimaire. Il y a du Poutine-Medvedev dans l'air, mais sur un rythme de rumba congolaise.

Le président congolais Joseph Kabila dans son jardin à Kinshasa, le 10 décembre 2018

Le sortant Joseph Kabila, dans le jardin de son immense ferme proche de la capitale Kinshasa.

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Autant dire que le régime avait, en dépit d'écueils inhérents à l'immensité d'un territoire aux infrastructures défaillantes, amplement le temps d'organiser des scrutins dignes de ce nom. Or, les "couacs" qui les ont entachés suffiraient à garnir les pages d'un manuel du dévoiement démocratique. Passons sur l'adoption, dès 2011, de la présidentielle à un seul tour, qui a le mérite de gratifier le pouvoir sortant, aux prises d'ordinaire avec une opposition fragmentée, d'une prime inestimable. Passons aussi sur l'usage effréné, à l'heure de battre campagne, des moyens étatiques, autre grand classique.

Machines infernales

Mais comment s'accommoder sans ciller du recours, ubuesque, à une centaine de milliers de "machines à voter" électroniques importées à prix d'or de Corée du Sud, promptement rebaptisées "machines à frauder" par maints électeurs, et dont les autorités de Séoul elles-mêmes jugent la fiabilité au mieux aléatoire? Dans des régions privées le plus souvent de courant électrique, chez des Congolais ruraux, âgés ou analphabètes, une telle "merveille de technologie" ne pouvait que créer perplexité et suspicions. Batteries d'emblée à plat, "plantage" dès le deuxième vote : les "bugs" ont été innombrables.

Un autre raté mérite le détour. Si aucun des principaux prétendants n'a résisté à la tentation de revendiquer prématurément sa victoire, la palme de l'inconséquence revient haut la main à Ramazani Shadary. "J'ai déjà gagné, a claironné celui-ci dimanche 30 décembre, au sortir du bureau de la commune kinoise de la Gombe où il venait de glisser son bulletin. C'est moi le président à partir de ce soir."

L'ex-président de l'Assemblée nationale de la République démocratique du Congo, Vital Kamerhe (G) et le chef du parti historique d'opposition UDPS Felix Tshisekedi (D) se congratulent après leur alliance pour la présidentielle de décembre, le 23 novembre 2018 à Nairobi.

Félix Tshisekedi (à dr.), fils et successeur d'un leader historique de l'opposition, ici en compagnie de son allié Vital Kamerhe, ancien président de l' Assemblée nationale.

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Besoin de personne

Parmi les figures de style connues, retenons aussi la liste électorale incomplète, erronée ou portée disparue, qui condamne le citoyen à errer de bureau en bureau, dans l'espoir parfois vain d'accomplir son devoir. De même, on a vu ça et là des gros bras, qu'ils soient au service du parti au pouvoir, du gouverneur local ou du député du cru, interdire aux observateurs "dissidents" l'accès au centre de vote ou à la séquence dépouillement.

A ce propos, on notera que Kinshasa avait pris soin de bannir toutes les missions d'observation occidentales. Et, invoquant orgueilleusement sa "souveraineté", rejeté avec dédain les offres de soutien financier ou logistique de la Monusco -la Mission de l'ONU en RDC-, disposée à mettre ses moyens aériens et terrestres à la disposition de la Céni afin d'acheminer à bon port agents et matériel électoral. Besoin de rien ni de personne, vraiment?

Le report de l'angoisse

De personne, à coup sûr, pour imaginer des stratagèmes cousus de fil blanc. Pour preuve, le report à mars 2019 des opérations électorales à Yumbi (Ouest) comme à Béni-Butembo (Nord-Kivu). Prétextes invoqués, dans ce dernier cas : l'éclosion récente d'un nouveau foyer Ebola et les massacres récurrents imputés aux maquisards des ADF (Forces démocratiques alliées), milice islamiste venue d'Ouganda. Bizarrement, ces deux phénomènes, biens réels, n'ont entravé ni les meetings de campagne, ni les cérémonies religieuses, ni les rassemblements sportifs. Pur hasard? De telles mesures, qui ont exclu de la course à la présidence plus d'1,2 million d'électeurs, touchent deux secteurs réfractaires aux charmes du clan Kabila.

Policier congolais, le 17 août 2017, à Béni

Un policier congolais en patrouille en août 2017 à Béni, théâtre depuis des années d'exactions atroces.

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Un vote fictif plus vrai que nature

Il n'empêche. C'est précisément à Béni, ville-martyre, qu'a surgi, sinon la lumière, du moins une lueur d'espérance. Là, rapportent l'AFP et RFI, la société civile, jeunes en tête, a improvisé dans deux stades et une école "son" scrutin. Dans l'allégresse et avec les moyens du bord: vielles urnes, boîtes en carton, voire sacs en plastique, bientôt emplis de bouts de papier griffonnés. Bien sûr, aucun ne sera comptabilisé. Mais qu'importe. Ces voix porteront. Si fictif soit-il, un tel vote renvoie à une réalité irréfragable, que reflètent aussi l'opiniâtreté de millions d'électrices et d'électeurs prêts à poireauter des heures durant dans la boue et sous une pluie battante, tout comme l'abnégation des 60000 "vigies" déployées dans tout le pays par la Conférence épiscopale et l'ONG Symocel.

"J'ai déjà gagné." Si, dimanche prochain, dans dix jours ou dans deux semaines, la Commission électorale valide contre la vérité des chiffres la prophétie hâtive de l'ancien ministre de l'Intérieur Shadary, elle ne fera sans doute que retarder l'échéance. Au risque de replonger dans la nuit l'ex-Congo belge. Nuit de tempête et nuit d'orage.