La nouvelle donnera sûrement un peu de baume au coeur aux troupes ukrainiennes, à l'aube du cinquième mois de la guerre. Kiev a annoncé, ce 23 juin, l'arrivée sur son sol des lance-roquettes américains Himars. Ils "renforceront considérablement les capacités de l'Ukraine", a affirmé le ministre de la Défense américain. Seront-ils à même d'inverser le rapport de force dans le Donbass, où les combats contre l'occupant russe se concentrent ? La "tenaille" russe se referme lentement sur les soldats ukrainiens dans cette partie est, très stratégique, dont Moscou espère s'emparer totalement. Kiev n'a plus que deux options : se replier avant que ses troupes ne soient totalement encerclées, ou résister. Un dilemme militaire autant que politique, souligne Michel Goya, ancien colonel des troupes de marine, aujourd'hui historien de la guerre.

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© / Dario Ingiusto / L'Express
L'Express : Dans le Donbass, actuel épicentre de la guerre, l'armée ukrainienne semble de plus en plus en difficulté. Combien de temps peut-elle tenir ?
Michel Goya : Dans cette deuxième phase de la guerre, les Russes ont un objectif : prendre le Donbass dans sa totalité. Pour y parvenir, les troupes de Vladimir Poutine ont quatre villes dans leur ligne de mire : d'un côté Sloviansk et Kramatorsk, de l'autre Lyssytchansk et Severodonetsk (les forces ukrainiennes ont reçu l'ordre de se retirer de Severodonetsk, a annoncé le 24 juin le gouverneur régional, NDLR). La moitié des soldats russes et une bonne partie des forces séparatistes prorusses sont mobilisés sur ces deux batailles : à l'ouest et à l'est, pour encercler petit à petit ces deux "poches". S'ils arrivent à les faire tomber, les généraux pourront dire à Poutine : "mission accomplie".
Ils ont réussi à ouvrir une première brèche au début du mois de mai, en s'emparant de la ville de Popasna. C'est leur principale victoire depuis le début de cette offensive car ils ont pris un point haut, d'où l'on peut voir toute la région, et qui domine la principale route allant de Bakhmout à Lyssytchansk. Cet axe logistique est désormais vulnérable aux tirs d'artillerie.
A partir de ce moment-là, les Ukrainiens avaient trois options : 1/ se replier 2/ tenter de résister tant bien que mal en attendant que les forces russes s'épuisent 3/ essayer de contre-attaquer pour reprendre du terrain.
Ils ont plutôt choisi la troisième option, ils ont donc envoyé des renforts, contre-attaqué dans la zone de Popasna et à Severodonetsk. Logiquement, cela n'a pas donné grand-chose. Résultat, un quart de l'armée ukrainienne se retrouve dans une zone de 50 kilomètres sur 50. Si les Russes arrivent à les encercler, ils infligeraient une défaite majeure à l'armée ukrainienne.
Pourquoi avoir choisi cette troisième option ?
Parce qu'il y a une contradiction. La décision "pragmatique" pour un chef d'état-major aurait été d'évacuer la zone. Mais au niveau politique, il est compliqué de lâcher du terrain et d'abandonner deux villes comme Lyssytchansk et Severodonetsk alors que le discours officiel consiste à dire que non seulement on ne lâche rien, mais qu'on va repousser l'ennemi au moins jusqu'aux limites du 24 février.
A présent, l'armée ukrainienne n'a plus que deux options. Que faire de ce dilemme ?
Plus le temps passe, plus le repli devient difficile à organiser. L'autre option est la résistance. L'espoir des Ukrainiens est que les Russes finissent par s'épuiser. C'est une course contre la montre à celui qui s'usera le plus vite. D'un côté comme de l'autre, on consomme beaucoup d'hommes et de ressources matérielles (munitions, obus). Mécaniquement, il arrivera un moment où l'on ne pourra plus attaquer, les opérations devront s'interrompre.
Le problème, c'est que l'on ne sait pas très bien quand arrivera ce moment. Cela se mesure en mois. Avec une question majeure : si les Ukrainiens résistent jusqu'à la fin de l'été, les Russes seront-ils encore capables de continuer l'offensive ?
A-t-on aujourd'hui une vision plus claire de l'état des forces en présence ?
De part et d'autre, les troupes sont très usées. En volume, elles ne sont pas très éloignées. Dans la bataille du Donbass, il n'y a pas beaucoup plus de combattants russes et prorusses que de combattants ukrainiens. En revanche, les premiers ont beaucoup plus de moyens, de véhicules de combat et surtout d'artillerie et d'obus, là est la vraie supériorité russe.
Les Etats-Unis ont livré énormément d'armes à l'Ukraine depuis le début de l'invasion, le 24 février. Sait-on réellement ce qu'il advient de ces armes, une fois la frontière passée. Sont-elles correctement utilisées ?
En réalité, nous avons assez peu de visibilité. On imagine que ces armes sont envoyées directement sur le front après avoir traversé l'Ukraine. Plusieurs problèmes se posent toutefois. Le premier concerne l'utilisation de ces matériels : pour apprendre à s'en servir, il faut former beaucoup de cadres, et une formation continue puisque si des artilleurs ukrainiens sont tués et blessés, ils doivent pouvoir être remplacés.
Par ailleurs, tous ces équipements différents supposent des savoir-faire différents. Sans compter tous les problèmes de logistique. Les obus ont beau être standardisés (on peut utiliser les mêmes sur le canon Caesar ou l'obusier M777 américain), les pièces d'artillerie servant à les tirer diffèrent et ne se réparent pas de la même façon. La maintenance de tous ces équipements est un casse-tête sans nom !
L'acheminement de ces matériels lourds sur le front n'est pas non plus une mince affaire : elle passe souvent par la voie ferrée, puis doit arriver sur des zones quotidiennement bombardées. Il faut imaginer qu'il y a des centaines de sorties aériennes russes tous les jours et des lance-roquettes capables de tirer jusqu'à 70 kilomètres.
Surtout, le problème majeur des Ukrainiens, c'est la disponibilité des obus. Les Occidentaux ont sacrifié une bonne partie de leur artillerie.
Il n'y a pas si longtemps, certains analystes disaient que l'Ukraine aura gagné la guerre d'ici à la fin de l'été. Se sont-ils trompés ?
Tout dépend ce qu'on appelle gagner cette guerre. D'après moi, le seul espoir des Ukrainiens est d'empêcher les Russes d'atteindre leur objectif, c'est-à-dire de s'emparer complètement du Donbass.
S'ils y parviennent à la fin de l'été, au moment où l'on arrivera en limite de ce que les deux camps sont capables de faire, ce sera déjà pas mal.
Sur le très long terme, si l'aide américaine continue, on peut espérer une transformation de l'armée ukrainienne. Alors, on passera dans une autre phase de la guerre - peut-être d'ici à la fin de l'année - et le rapport de force pourrait basculer du côté ukrainien. Mais ce scénario reste très lointain et hypothétique.
