La scène se passe quinze ans avant la naissance d'Emmanuel Macron mais le président l'a certainement à l'esprit ces derniers jours. Le 21 mai 1962, l'avion présidentiel d'Air Mali, escorté par sept chasseurs russes, se pose sur le tarmac de l'aéroport de Moscou, où le président Modibo Keïta est accueilli par son homologue, Nikita Khrouchtchev. Tout un symbole : au lendemain de son indépendance, le Mali se tourne vers l'Union soviétique. Près de soixante ans plus tard, voilà que l'amitié russo-malienne fait à nouveau trembler Paris. Depuis que la rumeur court, à Bamako, d'un potentiel contrat entre l'Etat malien et la société militaire privée Wagner, sorte d'armée souterraine du Kremlin - qui a déjà opéré en Syrie, en Libye, au Mozambique ou encore actuellement en République centrafricaine -, le quai d'Orsay est en état d'alerte.
Selon une enquête de Reuters, l'accord serait sur le point d'être conclu, prévoyant le déploiement de plusieurs centaines de mercenaires - jusqu'à un millier - chargés de former les forces armées maliennes et d'assurer la sécurité de hauts responsables de l'Etat. Des services qui pourraient coûter 6 milliards de francs CFA par mois au Mali (soit 9,15 millions d'euros) et inclure l'exploitation, par Wagner, de plusieurs sites miniers.
Un tel engagement serait "absolument inconciliable" avec la présence des soldats français a affirmé le ministre des Affaires étrangères Jean-Yves le Drian le 14 septembre, tandis qu'en coulisses, les diplomates tricolores tentent de dissuader la junte malienne de signer. Les militaires - au pouvoir depuis août 2020, après un putsch contre le président "IBK", Ibrahim Boubacar Keïta - indiquent que rien n'est encore fait, mais ils l'assument : le temps est venu de "diversifier" les partenariats. "Nous discutons avec tout le monde" a déclaré le ministre de la Défense, Sadio Camara. Une manière de signifier à la France qu'elle n'est plus, à Bamako, dans son pré carré.
La Russie, partenaire historique du Mali
L'affaire intervient au pire moment pour Paris, qui débute cet automne son désengagement progressif du terrain sahélien. Plus de 5000 hommes y sont déployés depuis 2013 dans l'opération antiterroriste Barkhane, dernier avatar de l'influence tricolore dans la région. "La réaction du Quai d'Orsay traduit une crise diplomatique profonde entre la France et le Mali, analyse Niagalé Bagayoko, présidente de l'African Security Sector Network. La France se heurte à une volonté des Maliens qu'elle peine à contrôler, que ce soit sur le front des négociations avec certains groupes djihadistes, de la gouvernance, ou des alliances extérieures."
En faisant miroiter un accord avec Wagner, la junte s'adresse aussi directement aux citoyens maliens, dans un contexte politique tendu, où l'organisation d'élections en février 2022, comme promis par les officiers, semble de plus en plus improbable. "L'opinion publique est favorable à une coopération accrue avec la Russie, vu la situation sécuritaire" a défendu Sadio Camara ce mardi. Le ministre de la Défense était d'ailleurs en Russie début septembre. Un pays qui ne lui est pas étranger, loin de là. Comme deux autres figures de la junte, il y a accompli une partie de sa formation, dans la plus pure tradition de la coopération militaire russo-malienne.
Dès les années 1960, dans le sillage des indépendances, l'URSS se lie avec plusieurs pays africains, au nom de l'internationale socialiste et contre la tutelle occidentale. Des générations d'officiers y sont formées, certains parlent couramment russe. A l'époque, l'Union soviétique accueille aussi de nombreux étudiants maliens, à l'instar de l'actuel Premier ministre Choguel Maïga, diplômé de l'Institut des télécommunications de Moscou.
Wagner, cheval de troie
Fort de cette relation de confiance, le Kremlin étend ces dernières années sa présence en Afrique, comme en témoigne son offensive médiatique grâce, notamment, à la chaîne RT et l'agence Sputnik, de plus en plus implantées sur le continent. Mais Moscou avance surtout grâce à un redoutable cheval de Troie : Wagner, une société militaire privée avec laquelle Vladimir Poutine a toujours nié tout lien. Son plus gros client sur le continent ? La République centrafricaine, où plusieurs centaines de mercenaires sont stationnés depuis 2018 - aux côtés d'instructeurs "officiels" de l'Etat russe -, ce qui a provoqué l'arrêt de la coopération militaire avec la France. Le président, Faustin-Archange Touadéra assure que cette aide a permis de lutter contre les groupes rebelles qui contrôlent une partie du territoire. Mais à quel prix ? En mars dernier, l'ONU a dénoncé une série de violations graves des droits de l'homme attribuées à ces paramilitaires. Deux mois plus tard, des témoignages glaçants recueillis par RFI faisaient état d'exécutions, de tortures et de viols commis par les combattants russes.
Ailleurs, les "Wagnériens" ont aussi montré leurs limites militaires. Comme au Mozambique, où leur brève incursion en 2019 pour tenter de repousser une offensive djihadiste, a viré à "la berezina" rappelle Emmanuel Dreyfus, chercheur Russie à l'Institut de recherche stratégique de l'École militaire. "Non seulement ils n'ont pas réussi à contrer les terroristes, mais ils ont dû quitter le pays en catastrophe."
Feront-ils mieux au Sahel, s'ils concluent avec Bamako ? "Je ne vois pas tellement comment les Russes pourraient inverser la situation sur ce terrain, qu'ils ne connaissent pas reprend Niagalé Bagayoko. Si contrat il y a, il s'agira avant tout d'une assurance pour le régime au pouvoir." Pour Moscou, ce serait une avancée stratégique de plus dans une région où son influence croit. "Depuis 2015, la Russie a signé une vingtaine d'accords de coopération et de défense avec des pays d'Afrique subsaharienne et est devenue le principal fournisseur d'armes du continent", souligne Emmanuel Dreyfus, de l'IRSEM. Reste à savoir si, pour se protéger, la junte est prête au divorce avec Paris.
