Finies les "recettes d'hier", place au "New Deal du financement de l'Afrique". Telle est l'ambition d'Emmanuel Macron au sommet de ces 17 et 18 mai à Paris, où sont attendus une dizaine de chefs d'Etat du continent, des dirigeants européens et chinois. En jeu : la restructuration de la dette, aggravée par les dommages de la crise sanitaire. Mais la France voit aussi dans ce rendez-vous l'occasion de "rapprocher les secteurs privés français et africains", souligne auprès de L'Express le ministre délégué chargé du Commerce extérieur et de l'Attractivité, Franck Riester. Et de renforcer, au passage, les relations avec l'Afrique anglophone, que Paris courtise ces derniers mois.
L'Express : Selon le FMI, l'Afrique sub-saharienne aura besoin d'ici à 2023 de 890 milliards de dollars de financements extérieurs, soit 55% du PIB de la région. Comment ce sommet organisé à Paris peut-il aider le continent ?
Franck Riester : Nous réfléchirons sur trois axes principaux : le financement durable de ces pays, avec en toile de fond la question essentielle de la gestion de la dette ; le choix des infrastructures prioritaires pour les investissements ; et les choix économiques pour dynamiser la croissance. Ce sera aussi un jalon important pour que la France et l'Union européenne présentent une offre forte, souveraine et lisible à nos partenaires africains.
Après la visite d'Emmanuel Macron en mars 2019 en Afrique de l'Est (Kenya, Ethiopie, Djibouti), vous étiez au Nigeria mi-avril. Le président devrait également se rendre bientôt au Rwanda et en Afrique du Sud. L'Afrique anglophone est-elle le nouvel horizon de la diplomatie économique française ?
Notre stratégie est continentale. Le président l'a présentée lors de son discours à l'Université de Ouagadougou en novembre 2017. L'ambition ? Rapprocher les secteurs privés français et africains, créer des joint-ventures et des partenariats industriels. L'Afrique anglophone est très dynamique et offre de nombreuses opportunités à nos entreprises. Au Kenya, par exemple, la tech se développe rapidement. C'est un secteur avec lequel nous devons absolument développer des partenariats : les futurs Amazon africains sont encore aujourd'hui des start-up. Le potentiel est énorme : avec 1,2 milliard d'habitants, le continent est un bassin de consommation important, il le sera d'autant plus à l'avenir en raison de la démographie du continent.
Dans cette dynamique, les villes représentent un réservoir de croissance important : d'ici à dix ans, Lagos (Nigeria) fera partie des dix villes les plus peuplées du monde. A l'horizon 2050, l'Afrique enregistrera le taux de croissance urbaine le plus rapide du monde. Face à ces défis, la France a une expertise à valoriser dans plusieurs secteurs clés : l'agroalimentaire ; la ville durable (gestion de l'eau, traitement des déchets, etc.). Sur la mobilité urbaine, la France a également un savoir-faire. Le chantier du métro d'Abidjan (Côte d'Ivoire), un projet à 1,4 milliard d'euros, est réalisé par un consortium d'entreprises françaises - Bouygues, Keolis, Colas et Alstom ; le TER qui doit relier d'ici à la fin de l'année la capitale Dakar à la ville nouvelle de Diamniadio au Sénégal, un projet à 1,1 milliard d'euros dans sa première phase et pour lequel la France apporte un tiers du financement (crédits garantis, prêt du Trésor et prêt AFD totalisant 360 millions déjà engagés) et son expertise avec des entreprises comme Engie et Systra.
Le développement économique sur le continent passe aussi par une meilleure intégration régionale, comment travaillez-vous sur ce dossier ?
Je crois fermement à l'intégration régionale, et à la perspective de nouer des relations entre l'Union européenne et l'Afrique, de continent à continent. C'est pourquoi nous soutenons la création de la ZLECAf, la zone de libre-échange continentale africaine, qui établira à terme un véritable marché intérieur africain. Il y a aussi un vrai chantier d'intégration régionale par les infrastructures. La rénovation de la ligne de chemin de fer Abidjan-Ouagadougou - opérée par une filiale de Bolloré, Sitarail, s'inscrit dans cette volonté.
Vous étiez récemment au Nigeria, un pays cible pour la France ?
Le Nigeria est la plus grosse économie du continent (448 milliards de dollars de PIB en 2019) et le premier partenaire de la France en Afrique subsaharienne, avec 4,5 milliards d'euros d'échanges en 2019 [avant la crise du Covid-19, ils ont chuté à 2,3 milliards de dollars en 2020]. Une centaine d'entreprises françaises y sont installées, qui représentent environ 10 000 emplois nigérians pour leur très grande majorité et un stock de près de 10 milliards d'euros d'investissements directs. C'est un pays où nous incitons particulièrement nos entreprises à aller, le secteur privé y est déjà très développé.
Pour l'instant, les échanges entre le Nigeria et la France restent essentiellement fondés sur les industries extractives, qu'en est-il des secteurs phares mis en avant par le président (numérique, ville durable, etc.) ?
Il est vrai que l'on commerce essentiellement sur les hydrocarbures. Mais il existe un réel potentiel encore inexploité dans d'autres secteurs, où nos parts de marché ne sont pas à la hauteur. Nous travaillons donc avec les entreprises françaises, qui connaissent mal le Nigeria. Notre ambassade promeut également les relations avec les industriels nigérians,. Nos entreprises ont par exemple développé une relation d'affaires avec Abdul Samad Rabiu, PDG de BUA group, avec qui Axens (entreprise française spécialisée dans la pétrochimie) a signé le 31 août 2020 pour la construction d'une nouvelle raffinerie d'ici à 2024. Nous cherchons aussi à attirer des investisseurs nigérians en France. J'ai invité plusieurs chefs d'entreprises le 28 juin pour le sommet Choose France, rendez-vous annuel mis en place depuis 2018 par le Président de la République pour promouvoir l'attractivité de la France.
L'ambition d'Emmanuel Macron en Afrique se heurte à une réalité : la France continue de perdre des parts de marché sur le continent, en particulier sur la partie francophone. Sommes-nous en mesure de peser face à la concurrence qui monte, de Chine, de Turquie ou d'Inde ?
La concurrence est sans aucun doute plus forte qu'il y a 30 ans. Elle est saine tant qu'elle demeure équitable. La carte que nous devons jouer est celle du partenariat à long terme, qui permet de créer de l'emploi sur place. Les normes RSE (responsabilité sociale et environnementale) qui sont parfois perçues comme contraignantes et coûteuses, apporteront à terme une plus-value par rapport à certains de nos concurrents. Dans plusieurs pays africains, on constate déjà un effet boomerang vis-à-vis de la présence chinoise, car certaines entreprises ne respectent pas les normes sociales et environnementales locales. C'est le cas notamment sur des projets miniers qui ont provoqué des mouvements de grève importants.
Raison de plus pour cultiver notre différence. Sur la question de la RSE, nous devons avancer sur la diplomatie de la norme, pour promouvoir les normes de qualité européennes. Le sujet sera abordé au sommet de ce mardi. C'est un combat que nous devons mener de front avec l'Union européenne. Au Kenya, un exemple l'a parfaitement illustré : il y a une dizaine d'années, une route entre Nairobi et Mombasa a été refaite sur financement moitié chinois moitié européen. Au bout d'un an à peine, on voyait la différence dans la qualité de construction de la route.
Pourtant, la Chine reste classée comme le partenaire le plus "bénéfique" par les leaders d'opinion africains (dernier baromètre du Conseil français des Investisseurs en Afrique). La France arrive neuvième derrière la Turquie et les Emirats arabes unis... Comment remédier à ce déficit d'image ?
Il est vrai que nous devons travailler sur notre image, en démontrant que la France s'inscrit dans une relation gagnant-gagnant avec l'Afrique. Au-delà, nous sommes particulièrement investis en matière d'aide au développement, avec 3 milliards d'euros d'aide bilatérale en 2020, mais aussi des partenariats culturels, scientifiques et universitaires. La saison culturelle africaine en France, Africa2020, initialement prévue du 1er juin à mi-décembre 2020, a été reportée et va durer jusqu'à l'été avec des projets partout sur le territoire.
Pour renouveler sa diplomatie économique avec l'Afrique, le président de la République s'est engagé à soutenir davantage les TPE et PME. Beaucoup de ces entreprises restent frileuses face à un risque perçu comme important dans certains pays. Comment les accompagner ?
Leurs inquiétudes portent principalement sur les conditions de sécurité, les délais de paiement, l'instabilité fiscale ou réglementaire mais aussi les problèmes de corruption. Lorsque je rencontre mes homologues africains sur le continent, je les sensibilise sur ces sujets en montrant des exemples très concrets. De notre côté, nous mettons en place des dispositifs pour accompagner les entreprises sur les marchés africains mais aussi pour appuyer financièrement les PME : des assurances crédits qui couvrent les entreprises des défauts de paiement de leurs clients ; des crédits exports garantis par l'Etat pour leur apporter un financement compétitif et ainsi les aider à gagner des contrats.
Par ailleurs, le fonds Choose Africa Résilience, mis en place pour faire face aux conséquences du Covid, a pour objectif de soutenir les PME installées en Afrique. Nous investissons également dans des accélérateurs de start-up. Enfin, le FASEP (Fonds d'études et d'aide au secteur privé) est une subvention destinée à financer des études de faisabilité ou des projets pilotes sur des innovations. Par exemple, en Côte d'Ivoire à Abidjan, un groupement d'entreprises françaises autour du groupe Mulliez a lancé la construction de la maison Lives2, qui répond aux besoins des classes moyennes ivoiriennes en logements durables et économiques, avec une pièce en plus pour développer une activité commerciale. L'ambition est de dupliquer le modèle partout en Afrique.
