Les portes de l'ambassade de France au Burkina Faso sont closes depuis le coup d'Etat du 30 septembre - le second en neuf mois ; le consulat et tous les services français ont aussi tiré le rideau, en attendant des travaux de sécurisation. Du jour au lendemain, la carte du "Faso" a viré au rouge sang sur le site du ministère des Affaires étrangères français. D'après les recommandations de l'Etat, seule Ouagadougou, la capitale, demeure fréquentable.

Au "pays des hommes intègres", terre du révolutionnaire Thomas Sankara, la France est désormais une cible. Il a suffi d'une phrase, prononcée à la télévision par les bérets rouges, pour allumer la mèche. Face caméra, ce 30 septembre, les putschistes affirment que le président renversé "s'est réfugié au sein de la base française à Kamboinsin afin de planifier une contre-offensive". L'information est aussitôt démentie par les autorités tricolores. Trop tard. Des dizaines de manifestants descendent dans la rue au cri de "A bas la France !" ; l'ambassade est attaquée à coups de cocktails Molotov, le service des visas du consulat incendié, deux centres culturels mis à sac... Et les ressortissants français priés par l'Elysée de rester chez eux pendant plusieurs jours.

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Après le Mali, épicentre du sentiment antifrançais ces derniers mois, la colère s'exprime de plus en plus ouvertement en Afrique francophone. En mai, la fièvre a gagné le Tchad, où des protestataires s'insurgeaient contre le soutien de Paris à la junte militaire au pouvoir. Au Sénégal, l'exaspération s'affiche en lettres capitales sur les murs de Dakar : "FRANCE DÉGAGE !". Là, les événements de mars 2021 ont provoqué un électrochoc. En marge de manifestations contre l'arrestation de l'opposant Ousmane Sonko, 24 stations Total ont été saccagées, des magasins Auchan pillés, des kiosques Orange brûlés.

Les Russes ramassent la mise

Soixante ans après les indépendances, le réveil est douloureux pour la France, qui voit prospérer dans son ancien "pré carré" une hostilité à laquelle elle peine à répondre. Et pour cause, le gouvernement n'y voit qu'un seul coupable : la "désinformation" menée tambour battant par ses adversaires, Russie en tête, en pleine reconquête du continent depuis une quinzaine d'années. La méthode, désormais connue, consiste en un pilonnage en règle de la France sur les réseaux sociaux, oeuvre d'une armée de trolls financée par l'oligarque russe Evgueni Prigojine, le patron des mercenaires de Wagner, présents en Centrafrique et au Mali.

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La propagande russe repose sur une nébuleuse d'associations et de médias locaux et sur quelques activistes "panafricanistes", à l'instar de Nathalie Yamb, militante suisso-camerounaise surnommée la "Dame de Sotchi" pour sa loyauté sans borne au Kremlin. Elle est enfin relayée par des politiciens opportunistes, chantres d'un nouveau populisme antifrançais qui séduit. En témoigne l'accueil dithyrambique réservé au Premier ministre du Mali de retour de New York après son discours à l'Assemblée générale des Nations unies, accusant la France de complicité avec les terroristes. Quasiment inconnu sur la scène politique malienne il y a encore quelques mois, le colonel Abdoulaye Maïga a connu son heure de gloire le 27 septembre, escorté par une foule en liesse de l'aéroport jusqu'au boulevard de l'Indépendance à Bamako.

Dans cette guerre des récits, la France a réagi tardivement. L'état-major des armées a mis sur pied cet été une cellule dédiée à la lutte contre les "attaques informationnelles", destinée à déceler et rendre publiques ces manoeuvres. Mais il en faudra plus pour renverser la vapeur. Car si les intox russes trouvent un tel écho en Afrique, c'est qu'elles surfent sur de vrais griefs contre l'ancien colonisateur. "Si la France s'est assise à la table des vainqueurs en 1945, elle le doit notamment au débarquement en Provence, dans lequel il y avait plus de Mamadou et d'Abdel (des tirailleurs africains) que de Michel, rappelle un ancien officier, fin connaisseur du continent. Leurs descendants réclament plus de reconnaissance. Quand ils galèrent pour obtenir un visa, forcément, cela suscite du ressentiment..." A ces frustrations s'ajoutent le rejet d'une présence militaire française aux résultats mitigés au Sahel et l'incompréhension face aux alliances douteuses de Paris avec des régimes autoritaires.

Soif de souveraineté

"Parler de "sentiment antifrançais" est un euphémisme qui cache les vraies questions, nous confiait il y a quelques mois l'historien camerounais Achille Mbembe, qui accompagne depuis 2021 Emmanuel Macron pour penser la "refondation" de la relation Afrique-France. Plus qu'un sentiment, il s'agit d'une opposition argumentée aux formes d'intervention militaire ou économique de la France en Afrique. Perdre de vue cette dimension politique ou la noyer derrière des émotions est une erreur." Son analyse n'a visiblement pas encore convaincu au sommet de l'Etat. "Il n'y a pas de sentiment antifrançais, plutôt le discours d'une minorité bruyante instrumentalisée par des puissances étrangères", martelait récemment une source haut placée au Quai d'Orsay.

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En coulisses, les plus familiers du terrain ne se voilent pourtant plus la face. Le centre de crise du "Quai" organise des réunions pour alerter les acteurs économiques présents en Afrique de l'Ouest. "On nous demande de rester vigilants, de faire profil bas et d'essayer d'être localo-local, témoigne l'un d'eux, rencontré à Paris. Toutes les boîtes françaises sont inquiètes." Un gros employeur au Burkina Faso raconte sous couvert d'anonymat : "Un matin, une trentaine d'individus ont débarqué avec leurs kalachnikovs dans l'une de nos usines à l'est du pays (où sévissent des groupes djihadistes) et ont demandé directement si l'entreprise était française. Notre consigne est claire : on dit systématiquement qu'on est une société burkinabée. D'ailleurs la majorité de nos employés sont des locaux."

"Africaniser les postes de cadres et de dirigeants dans les entreprises françaises est devenu un objectif majeur", confirme Etienne Giros, président du Conseil français des investisseurs en Afrique. Mais le chemin reste long. "On voit encore des situations aberrantes, peste un patron français installé au Sénégal depuis vingt ans. Ici, personne ne comprend pourquoi 100% du capital de l'entreprise qui gère le nouveau TER appartient à la SNCF ! De même, le fait que la Sen'Eau, en charge de la distribution d'eau potable et détenue à 45% par Suez, soit dirigée par une Française parachutée par le siège ne passe pas du tout." Partout, le désir de souveraineté affleure, ravivé par la pandémie de Covid-19 et la guerre en Ukraine, qui ont révélé les dépendances du continent et justifient, aux yeux d'une majorité de dirigeants africains, de ne pas "s'aligner" sur un camp.

A la tribune du Forum de Dakar sur la paix et la sécurité, le 24 octobre, la secrétaire d'Etat française chargée du Développement, Chrysoula Zacharopoulou, a réitéré, poing serré, son appel à la "solidarité" de l'Afrique sur le dossier ukrainien. Un message froidement accueilli par l'assemblée. Cette année, ni la ministre des Affaires étrangères ni celui des Armées n'ont fait le déplacement pour cet événement sponsorisé par la France à hauteur de 700 000 euros. Paris se fait tout petit, en espérant moins prêter le flanc à la critique. Côté militaire, l'état-major n'a qu'un mot à la bouche : "discrétion" au sujet du redéploiement de la force Barkhane, chassée du Mali par la junte au pouvoir. L'Elysée veut éviter que d'autres pays ne coupent les ponts à leur tour. "La France est contrainte d'observer une forme de patience stratégique et d'accepter qu'elle ne peut plus dicter le tempo" note Ibrahim Maïga, chercheur malien à l'International Crisis Group. De Dakar à Bamako, une petite musique monte : la "vraie décolonisation" a commencé.