"C'est une grande imprudence d'employer son ennemi" : Cyril Ramaphosa pourra méditer la morale de cette fable de La Fontaine. Le chef de l'Etat sud-africain l'a apprise à ses dépens lorsque, ce 1er juin, a éclaté le scandale désormais connu sous le nom de "Farmgate". L'intrigue, abracadabrantesque, a pour décor sa ferme de Phala Phala, domaine de 4500 hectares situé au nord-est du pays, où sont élevés buffles, antilopes noires, gnous dorés, impalas blancs, et zébus Ankole à longues cornes - la race préférée du président. De ce gibier rare vendu à prix d'or, Ramaphosa a fait sa fortune. Mais voilà qu'une partie de ce magot s'est évaporée lors d'un cambriolage que le président voulait garder secret.
Plus de 4 millions de dollars en cash auraient été dérobés dans sa propriété en février 2020, un casse organisé par l'employée de maison avec la complicité de quelques bandits, qui n'ont eu qu'à soulever les matelas pour s'emparer du trésor ! C'est du moins la version qu'a racontée, en ce début de juin, un mystérieux plaignant à la police du quartier huppé de Rosebank, à Johannesburg. Et ce n'est pas tout : ne voulant pas ébruiter l'affaire, le président aurait chargé sa garde de traquer les brigands sans mot dire, de leur infliger une correction, puis d'acheter leur silence au prix de 9000 euros chacun.
L'espion par qui le scandale arriva
L'affaire tombe au pire moment pour le président. Elu en 2018 sur la promesse d'une tolérance zéro contre la corruption après la présidence de Jacob Zuma (2009-2018) émaillée de scandales, Ramaphosa remet en jeu son mandat en décembre, à l'occasion de la conférence de son parti, le Congrès national africain (ANC), censée le désigner candidat à l'élection de 2024.
Avec toutes ces précautions, l'histoire n'aurait pas dû fuiter. C'eut été méconnaître les réseaux du délateur. Celui-ci n'est autre qu'Arthur Fraser, l'ancien patron des espions sous l'ère Zuma, prédécesseur et ennemi juré de Ramaphosa. "Le président a employé dans son administration des loups et des vautours, il en fait aujourd'hui les frais", constate le politologue Mcebisi Ndletyana, de l'Université de Johannesburg. Pourtant, Ramaphosa avait pris soin, sitôt investi, de retirer à Fraser la direction de l'agence des services secrets, alors nommé directeur des services pénitentiaires. Erreur !
Fidèle à Jacob Zuma, Fraser a usé et abusé de ses fonctions pour sauver son compère de 80 ans, incarcéré pour corruption le 8 juillet 2021 sur fond d'émeutes sans précédent depuis la fin de l'apartheid. Deux mois plus tard, Fraser a signé la remise en liberté conditionnelle de l'ex-dirigeant pour raisons médicales. Son contrat à la tête de l'administration pénitentiaire n'a, selon les médias sud-africains, pas été renouvelé.
Guerre de clans à l'ANC
N'ayant perdu ni son bras long ni ses grandes oreilles, l'ancien maître espion a eu vent de ce curieux cambriolage et sauté sur l'occasion pour régler ses comptes. "Il ne fait aucun doute que cette affaire s'inscrit dans la guerre de factions au sein de l'ANC entre les clans Zuma et Ramaphosa, analyse Piers Pigou, chercheur à l'International Crisis Group en Afrique du Sud. C'est une lutte pour le pouvoir."
Accusé d'enlèvement, de corruption et d'entrave à la justice, Cyril Ramaphosa nie toute malversation. Mais sa défense paraît bancale. Le président admet l'existence d'un vol, mais d'une somme "bien moindre" que celle présumée. Des questions demeurent. Pourquoi avoir caché ces liasses ? Ont-elles été déclarées au fisc ? Pourquoi avoir dissimulé ce cambriolage ? "Même si le montant est inférieur, cela représente sûrement beaucoup d'argent, à un moment où l'Afrique du Sud est frappée par la crise économique et subit une inflation galopante, ce qui amplifie la colère populaire", glisse un diplomate européen en poste à Pretoria.
Le scandale jette aussi une ombre supplémentaire sur le parti historique de Nelson Mandela, en érosion constante ces dernières années. S'il est mis en examen, Cyril Ramaphosa devra, en théorie, retirer sa candidature. Une règle qu'il a lui-même imposée à sa formation. Une fois encore, l'ANC et le pays tout entier sont au bord du précipice.
