[Mis à jour le 5 octobre 2018. L'Express avait rencontré en 2015 le gynécologue qui répare les femmes victimes de violences sexuelles, qui a reçu le prix Nobel de la paix 2018.]

Il a une fois de plus tombé le masque et la blouse pour endosser sa panoplie de plaideur, costard gris, chemise blanche, cravate gouachée de bleu ciel. Il a une fois encore, si loin de son Kivu natal, troqué scalpel et bistouri contre un bâton de pèlerin. En ce jeudi de l'automne 2015, c'est dans le hall d'un palace apatride de la porte Maillot, théâtre du 117e Congrès français de chirurgie, que l'on croise à la mi-journée le gynécologue-obstétricien congolais Denis Mukwege.

A la nuit tombée, sa silhouette de catcheur indolent glissera sur la scène du Centre Wallonie-Bruxelles, hôte, non loin du Centre Pompidou, de la 24e Quinzaine du cinéma francophone. Le film d'ouverture, oeuvre de Thierry Michel et Colette Braeckman, dépeint l'exténuant combat de ce fils de pasteur pentecôtiste, né voilà soixante ans dans l'extrême est de l'actuelle République démocratique du Congo (RDC). Titre du documentaire: L'Homme qui répare les femmes. La colère d'Hippocrate. Tout est dit, ou presque.

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Oui, le Dr Mukwege, formé à Bukavu, chef-lieu de la province du Sud-Kivu, au Burundi puis au CHU d'Angers, s'échine à restaurer l'intimité meurtrie de cohortes de mamans, d'adolescentes et de fillettes saccagées par des soudards que rien n'entrave, soldats, miliciens et civils mêlés. Oui, "Papa Denis" -surnom donné par ses patientes de l'hôpital de Panzi, dans la banlieue sud de Bukavu - enrage. Il peste bien sûr contre l'abjecte cruauté des tortionnaires, "bourreaux-victimes" sans repères ni tabous, combattants démobilisés livrés à eux-mêmes et intoxiqués par le poison de l'impunité; mais aussi contre l'apathie de ces puissants qui, de Kinshasa à New York, l'encensent, l'ovationnent, le décorent... et s'en tiennent là.

"L'escalade dans l'atrocité me surprend encore"

"Après tant d'années, confie-t-il d'une voix grave et douce, je croyais avoir tout vu. Mais l'escalade dans l'atrocité me surprend encore." Au creux des forêts, au détour des collines du Kivu, on force et on mutile au poignard et à la kalach', quitte à fracasser le bassin d'une rafale. Dans l'arsenal des salopards, la soude caustique côtoie le caoutchouc en fusion. Et, quand le chirurgien opère un nourrisson ou une proie de 8 ans, elle-même née d'un viol, il arrive que les lunettes s'embuent ou que, l'intervention achevée, les gants de latex volent à travers le bloc.

"Le corps des femmes, martèle Denis Mukwege, est un champ de bataille." En le dévastant, l'assaillant déchire aussi le tissu social. Le mari répudie l'épouse ou la fille puis, tenaillé par la honte, fuit le village. Facile, dès lors que la communauté se délite, d'annexer les terres désertées et de faire main basse sur le pactole souterrain des confins orientaux de l'ancien Zaïre, si riches en or, en étain ou en coltan, minerai convoité par les titans de l'électronique. "Ce pays est une bijouterie à ciel ouvert, soupire l'icône de Panzi. Et nos richesses font notre malheur. Mais, attention: loin d'être propre à l'Afrique, cette barbarie-là est universelle. Elle a frappé aussi en Bosnie, donc en Europe, en Irak et en Syrie." Allusion au calvaire des yézidies avilies et vendues. En juin dernier, Mukwege a d'ailleurs pris la route du temple de Lalich, au nord de Mossoul, site ô combien sacré de cette communauté persécutée, afin d'y rendre hommage à Baba Cheikh, son chef sprirituel, et de partager son douloureux savoir avec d'autres survivantes.

Les réquisitoires du gynéco, prompt à dénoncer la dérive caporaliste et clanique du président Joseph Kabila, exaspèrent le pouvoir. Lequel a interdit la diffusion du film à sa gloire, accusé de "salir" la réputation des forces armées nationales. Comme si celles-ci avaient pour ce faire besoin de quiconque...Le 1er juillet de cette année, le futur prix Nobel enfonce le clou, invitant ses compatriotes a "lutter pacifiquement pour la libération totale" du pays, plutôt que de miser sur les élections programmées -en théorie au moins- le 23 décembre prochain, et "dont on sait d'avance qu'elles seront falsifiées". Le peuple congolais, conclut-il dans la lettre publiée alors sur le site de sa clinique, vit "un véritable esclavage moderne".

Sa notoriété le protège un peu

L'aura de Mukwege dérange tant qu'il a échappé à une demi-douzaine de tentatives de rapt et d'assassinat. Tel fut le cas en octobre 2012 lorsque, à la merci d'un commando de cinq porte-flingues, il ne dut le salut qu'au sacrifice de son fidèle gardien. Cap alors sur la Belgique, pour un exil qu'abrégeront les appels impérieux des rescapées de Panzi, prêtes à engloutir les recettes de leurs ventes de fruits et légumes dans le financement du vol retour, et à jouer jour et nuit les anges gardiennes. La tâche échoira en fait, au lendemain d'un come-back triomphal, aux Casques bleus égyptiens et pakistanais de la Monusco, la mission onusienne en RDC. Si elle ne l'immunise nullement, la notoriété de l'imprécateur le protège quelque peu.

Comment museler un homme couvert de lauriers - prix Sakharov du Parlement européen, prix des droits de l'homme des Nations unies, prix de la Fondation Chirac -, pressenti à deux reprises, avant même la consécration de ce vendredi, pour le Nobel de la paix, choyé par les médias et dont le fan-club réunit Hillary Clinton, Angelina Jolie, Charlize Theron et Ben Affleck? Au pays, les plus ardents disciples de ce croyant fervent, qui harangue volontiers à coups de psaumes les ouailles de l'office dominical, le verraient bien briguer la magistrature suprême.

Lui esquive: "Pour le moment, lâche-t-il, je suis chirurgien et j'agis comme tel." Une semaine avant son escapade parisienne, le "réparateur" avait d'ailleurs soutenu à l'Université libre de Bruxelles une thèse consacrée aux "fistules traumatiques uro-génitales et génito-digestives". Il n'empêche. "Ni aveugle ni sourd", Denis Mukwege revendique sa dignité de citoyen épris de liberté, appelant de ses voeux "une opposition unie dotée d'un leadership fort". Autant dire un miracle.

Quand la lassitude point, le "doc" puise dans les pâles sourires de ses protégées un regain d'énergie. A Panzi, on leur enseigne la lecture, l'écriture, la couture, le maraîchage, l'informatique ou le théâtre. Et les plus tenaces retrouvent au fil des semaines le goût de parler, de danser, de chanter. "Ici, murmure l'une d'elles, j'ai réappris à aimer."