Fondateur et ex-rédacteur en chef du site d'informations Africa Intelligence, Antoine Glaser signe, avec son confrère Pascal Airault, Le Piège africain de Macron (Fayard, 2021). Le récit du rêve avorté d'un président qui voulait en finir avec la Françafrique. Pour ce spécialiste de l'Afrique, la mort soudaine d'Idriss Déby, partenaire central de la France au Sahel, révèle cet échec. Au-delà des grandes déclarations, la realpolitik prévaut.
L'Express : Emmanuel Macron s'est rendu aux funérailles du président tchadien le 23 avril. La veille, il a rencontré son fils, autoproclamé chef de la transition après la mort soudaine de son père au front. Quels messages envoie là le chef de l'Etat français ?
Antoine Glaser : Il est venu en tant que président français mais surtout au titre de chef des armées, avec un triple message : le premier en direction du Tchad, auquel il garantit son soutien indéfectible. Il ne faut pas oublier le statut d'Idriss Déby, allié privilégié des Français en Afrique, installé au pouvoir il y a trente ans : il a renversé Hissène Habré avec la caution de Paris. Le patron de l'époque de la DGSE, Claude Silberzahn, me l'a raconté : quand les renseignements français se sont rendu compte qu'Hissène Habré, à la tête du Tchad, complotait avec les Américains contre Mouammar Kadhafi, ils ont mis Idriss Déby, repéré à l'Ecole de guerre de Paris, en pôle position. Escorté par sa "nounou" de la DGSE, il est descendu le long de la frontière soudanaise pour pénétrer à la hauteur de N'Djamena et renverser Habré.
Le deuxième message d'Emmanuel Macron s'adresse aux pays de la région : la France ne laisse pas tomber ses partenaires du G5 Sahel. Enfin, le président français fait passer un message à l'armée française, dont le soldat Déby - général avant d'être président - était le favori. Macron dit à son état-major : on continue à soutenir coûte que coûte le Tchad, le plus gros contributeur africain à la lutte contre les groupes armés au Sahel. La France n'a pas d'alternative au clan Déby. Macron est obligé de se raccrocher aux branches, même si elles ne sont pas solides. Il faut parer au plus pressé dans une situation de crise.
Dans l'interview que le président Macron vous a accordée en septembre dernier pour votre livre, il déclare : "La Françafrique ne m'obsède pas... Ce truc va passer, c'est générationnel". La mort de Déby et la réaction qu'elle entraîne montrent que le chemin est encore long ?
Le cas Déby est caricatural de ce "piège africain de Macron". Le président a surestimé sa capacité à faire bouger les lignes face à des vieux dinosaures, habitués à avoir des rentes en Afrique pendant la guerre froide. A l'époque, la France jouissait d'un système intégré politique, militaire et financier qui fonctionnait bien, avec des chefs d'Etat cooptés, des bases militaires et surtout des Occidentaux qui ne dérangeaient pas la France tant que cette dernière assurait la sécurité du bloc de l'Ouest face aux Soviétiques, qui menaient une guerre idéologique de l'ombre en Afrique. Avec la chute du mur de Berlin, tous les regards se sont tournés vers la réunification de l'Allemagne, mais personne en France n'a vu que l'Afrique se mondialisait. La Chine, l'Inde, la Turquie se sont installés. Bref, Paris, n'a plus les mêmes leviers de pression qu'avant sur certains chefs d'Etat. L'Elysée s'en rend bien compte en voyant le dirigeant turc Recep Tayyip Erdogan dans la salle d'attente de Macky Sall et de Denis Sassou N'guesso (présidents du Sénégal et du Congo).
Emmanuel Macron avait pourtant de grandes ambitions, dès 2017, pour écrire une nouvelle page avec le continent africain...
Au début de son mandat, lors de son discours à l'université de Ouagadougou, en novembre 2017, il a voulu rompre avec l'ancienne politique française en Afrique. Le président est né après les indépendances et ne se sent pas comptable de ce passé colonial. Il prétendait vouloir sortir du pré carré des anciennes colonies, investir dans le monde anglophone et lusophone et inclure les diasporas africaines dans son approche du continent. Son projet était ambitieux mais il a sous-estimé le poids de la Françafrique et les autocrates au pouvoir de puis des décennies n'ont pas manqué de lui signifier qu'ils étaient les derniers à défendre des intérêts français, à commencer par Déby, qui fournissait une aide militaire de premier plan dans la lutte contre le terrorisme. La Françafrique est un grand navire, qui ne s'arrête pas du jour au lendemain. Quand Macron déclare : la Françafrique, c'est générationnel", c'est un aveu d'échec. C'est ce que nous appelons dans notre livre "le piège africain de Macron". Il admet que cela prend du temps. En attendant, derrière la vitrine, il pratique la realpolitik.
Le président n'a pas fini d'être tiraillé, d'autant que l'opération antiterroriste Barkhane au Sahel est de plus en plus critiquée....
Son discours en visioconférence au dernier sommet du G5 Sahel avec les cinq pays de la région (Mauritanie, Mali, Burkina Faso, Niger et Tchad), en février dernier, était caricatural : d'un côté il déclare que la France doit, à terme, laisser la main aux armées africaines et partager ses opérations avec d'autres pays européens. De l'autre, il affirme que Barkhane doit s'employer à "décapiter" les franchisés d'Al Qaeda au Maghreb islamique. Donc le message est clair : l'armée française ne peut pas se retirer sans venger la mort de ses militaires (57 hommes tués au combat depuis 2013). En l'occurrence, ses cibles sont Iyad Ag Ghali, le chef du Groupe de soutien à l'islam et aux musulmans (GSIM), et Amadou Koufa son bras droit et chef de la katiba Macina.
Voilà toute la contradiction : Macron explique que la France ne doit plus être en première ligne mais il donne la direction comme s'il était le chef d'état-major du Sahel ! Sauf que là encore, la France est piégée : elle n'est pas chez elle. Au nord du Mali, il y a un grand acteur masqué : l'Algérie, avec laquelle Paris entretient des relations difficiles. Or, Iyad Ag Ghali a un double passeport algérien et malien.
Aux obsèques d'Idriss Déby, où Emmanuel Macron était le seul chef d'Etat occidental, il a juré fidélité au Tchad. Ce pari peut-il, à terme, être contreproductif ?
L'adoubement du fils Déby risque de renforcer le sentiment de méfiance des Européens à l'égard d'un engagement au Sahel. Depuis longtemps déjà, Berlin exprime des réserves. En 2007, au moment de la création de la force européenne Eufor pour sécuriser les camps de réfugiés au Tchad et en Centrafrique, les Allemands étaient sceptiques. Ils n'ont aucune envie que ces opérations soient détournées au service des intérêts de Paris dans son pré carré africain, d'autant que la région est beaucoup moins stratégique pour la plupart des autres pays européens. Voyez à quel point la mobilisation d'Européens dans la force Takuba est compliquée. Certes, il y a un contingent estonien, mais on oublie souvent que 300 soldats français sont positionnés en Estonie pour dissuader la Russie de toute velléité d'attaque. Il s'agit donc d'un prêté contre un rendu. Il y a pourtant urgence à trouver une solution. La mort de Déby peut créer des réactions en chaîne, à l'image de la chute du leader libyen Mouammar Kadhafi en 2011. Le Tchad est entouré de pays aux frontières poreuses, où les groupes armés prolifèrent.
