Au jeu du chat et de la souris, Jacob Zuma excelle. Comme lors de l'apartheid, quand le chef des services de renseignement du Congrès national africain (ANC, alors clandestin) échappait au régime ségrégationniste du pouvoir blanc. Mais, cette fois, c'est face à la justice de son pays, désormais démocratique, qu'il démontre son habileté, usant et abusant des ficelles procédurales pour gagner du temps.
Deux ans de prison
Mais trop, c'est trop. Après un énième refus de l'ex-chef d'Etat de se présenter devant lui, le juge Raymond Zondo, responsable de la commission d'enquête sur la corruption d'Etat sous la présidence Zuma (2009-2018), a mis sa menace à exécution. Il réclame à la Cour constitutionnelle deux ans de prison contre l'homme de 78 ans pour avoir "intentionnellement et illégalement" refusé de faire avancer l'enquête. Les Sages examineront sa demande le 25 mars - le verdict est attendu dans plusieurs semaines.
Dans cet interminable feuilleton qui irrite ou passionne les Sud-Africains, Jacob Zuma crie à la chasse aux sorcières. Le coupable désigné ? Son successeur, Cyril Ramaphosa, qui l'a poussé à la démission début 2018 après une série de scandales.
Crise politique
"La réalité, c'est que Zuma se retrouve acculé, estime le politologue Mcebisi Ndletyana, professeur à l'université de Johannesburg. S'il vient témoigner devant la commission, il aura le plus grand mal à réfuter les accusations portées contre lui, alors il essaie de provoquer une crise politique."
Au moins une quarantaine de témoins - ministres, ex-ministres, hauts fonctionnaires, hommes d'affaires - sont déjà venus décrire la mécanique d'un vaste système de pillage des ressources publiques sous le patronage de Jacob Zuma. Une mise en coupe réglée kleptocratique qui aurait coûté plusieurs centaines de millions d'euros à l'Etat. Les Sud-Africains y ont vu le symbole d'une dérive mafieuse de l'ANC, qui aurait fini par tourner le dos à ceux qu'il avait libérés de l'oppression.
"Cette affaire est un test et un danger pour notre jeune démocratie, considère Pierre de Vos, professeur de droit constitutionnel à l'université du Cap. Si Zuma parvient à ses fins, les Sud-Africains peineront à croire que les plus puissants peuvent rendre des comptes."
Lutter contre la corruption
Dans la coulisse se joue une autre bataille : celle du contrôle de l'ANC, et donc du pays, puisque le mouvement de Nelson Mandela est réélu sans discontinuer depuis le premier scrutin démocratique (1994). Ancien syndicaliste devenu millionnaire, Cyril Ramaphosa a fait de la lutte contre la corruption son cheval de bataille. En août, il avait fait voter l'obligation de démissionner pour les membres de son parti poursuivis pour corruption.
Mais les proches de Jacob Zuma résistent, emmenés par le n° 2 de l'ANC, Ace Magashule, lui-même mis en cause pour des contrats publics frauduleux. "Les opposants à Ramaphosa rallient les mécontents, observe Susan Booysen, politiste et auteure de Precarious Power (Pouvoir précaire, Wits University Press, non traduit). Ils comptent bien remplacer Ramaphosa d'ici aux prochaines élections de 2022. Celui-ci va devoir se battre pour sa survie politique." Cette analyste rappelle que "la corruption et le clientélisme sont enracinés dans le parti. C'est un business model lucratif, les cadres n'ont aucune envie qu'on y touche".
Contrats publics douteux
La pandémie de Covid-19, qui a fait officiellement 50 000 morts (sans doute davantage), en est une autre illustration. Des fonds destinés à la lutte contre le coronavirus ont été détournés, y compris par des proches du président. Plus de 160 contrats publics douteux sont examinés par des enquêteurs. "Ramaphosa doit faire le ménage dans ses propres rangs", ajoute Susan Booysen.
Ces rivalités minent l'efficacité de l'Etat, au moment où le pays le plus touché par le Covid-19 en Afrique est en crise. Le PIB a chuté de 7,5% en 2020, le taux de chômage a grimpé à plus de 32 %, les inégalités, déjà très élevées, se sont accrues. "Cyril Ramaphosa bénéficie encore d'une bonne image dans l'opinion, mais il ne réussira sa présidence que si le parti est derrière lui", résume l'universitaire Mcebisi Ndletyana.
Les turbulences internes risquent pourtant de continuer. Après plusieurs reports, Jacob Zuma doit se retrouver sur le banc des accusés le 17 mai dans une autre affaire, au côté de la compagnie française Thales (ex-Thomson CSF). Il est accusé d'avoir touché 220 000 euros de commissions de la part du géant tricolore de la défense, en marge d'un colossal contrat d'armement attribué en 1999, lorsqu'il était vice-président.
Un ancien avocat de Thales avait assuré, en 2018, que Jacques Chirac, puis Nicolas Sarkozy, avaient fait pression sur Pretoria pour étouffer l'affaire. "La France vient de nous montrer qu'un ancien président pouvait être condamné par la justice, note Mcebisi Ndletyana. Espérons que nous en serons capables aussi."
