Les jours de violences se succèdent en Afrique du Sud. A l'origine, des débordements observés en pays zoulou, à l'est du pays, à la suite de l'incarcération de l'ex-président Jacob Zuma, originaire de la région. Mais les violences se sont ensuite propagées à Johannesburg, principalement dans ses quartiers les plus déshérités. Le bilan est déjà lourd : 72 morts au total. Lundi, l'armée a été appelée en renfort.

Les faits. Tout commence vendredi, quand des incidents éclatent en pays zoulou, où Jacob Zuma s'est constitué prisonnier après avoir été condamné à quinze mois de prison pour outrage à la justice.

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Depuis, l'agitation a gagné Johannesburg. Là, le moteur est alimentaire, économique : petits boulots et survie en mode débrouille sont entravés depuis fin juin par les restrictions imposées en raison d'une troisième vague de Covid-19 meurtrière. C'est un chaos de "criminels et d'individus opportunistes" à la manoeuvre, selon la formule d'un porte-parole de la police, qui ciblent centres commerciaux et magasins. Ils emportent téléviseurs géants, nourriture, matelas, réfrigérateurs, tout ce qui se présente, jusqu'à une baignoire en équilibre sur la tête d'un fuyard, selon des journalistes de l'AFP présents sur plusieurs sites.

Les forces de l'ordre, présentes mais peu nombreuses, coursent les pillards en tirant des balles caoutchoutées pour les disperser et effectuent des arrestations au compte-goutte. Lundi matin, le centre de Johannesburg présentait un paysage désolé de vitres brisées et de carcasses de voitures brûlées. Des hélicoptères de la police survolaient la mégalopole.

Les affrontements ont continué lundi et mardi. Les violences ont commencé sporadiquement à s'étendre à d'autres provinces, dont le Mpumalanga (Nord-Est) et le Cap-Nord (Centre), selon la police. Un dernier bilan officiel faisait état mardi soir de 72 morts et 1234 arrestations. La plupart des décès sont survenus pendant des bousculades lors de pillages de magasins et de centres commerciaux, a affirmé la police. D'autres sont aussi liés à des explosions de distributeurs automatiques de billets et à des tirs, a-t-elle précisé. Si les "frustrations et la colère" ont "des racines politiques", "aucune cause ne peut justifier" ces violences, a fustigé le président Cyril Ramaphosa.

Le contexte économique et social. La province du Kwazulu-Natal et le Gauteng, qui compte les deux principales villes du pays Johannesburg et Pretoria, sont particulièrement pris dans un tourbillon de violences, alimentées par la crise économique dans un pays épuisé par la pandémie de coronavirus - de nouvelles restrictions ont été imposées fin juin - et qui a atteint un taux de chômage record (32,6%).

Mercredi, tôt dans la matinée, des queues se sont formées devant plusieurs stations-service, notamment dans les environs de Johannesburg et Durban. La veille, la plus grande raffinerie du pays a annoncé la fermeture de son usine près de Durban dans le Kwazulu-Natal (Est), qui fournit environ un tiers du carburant consommé dans le pays, pour cause de "force majeure".

"Des pénuries de carburant dans les prochains jours ou les prochaines semaines sont inévitables", a déclaré le porte-parole de l'association des automobilistes (AA), Layton Beard. Selon lui, certaines stations sont déjà à sec et d'autres rationnent à la pompe. A Durban, touché par des pillages de magasins et d'entrepôts, des files de clients venus se ravitailler s'allongeaient déjà la veille devant les supermarchés, dans la crainte de manquer rapidement de vivres.

Le contexte politique. La semaine dernière, la plus haute Cour de justice du pays avait condamné Jacob Zuma à quinze mois de prison ferme pour son refus de témoigner devant la commission anticorruption. Cette instance créée en 2018 face à l'ampleur des scandales entourant le président Zuma a déjà recueilli une quarantaine de témoignages le mettant en cause. L'ancien président avait multiplié les prétextes pour ne pas témoigner devant cette commission.

Son avocat, Dali Mpofu, devrait plaider une nouvelle fois que son client est trop âgé - il a 79 ans - pour être incarcéré et risque de contracter le coronavirus en prison notamment, arguments déjà rejetés la semaine dernière par une juridiction inférieure.

Le sulfureux et charismatique dirigeant, qui a gagné ses lettres de noblesse en passant dix ans incarcéré aux côtés de l'icône Nelson Mandela avant de diriger en exil le renseignement du Congrès national africain (ANC), son parti, sous l'apartheid, s'était rendu, mercredi, à la sidération quasi générale.

Si de nombreux Sud-Africains ont eux salué l'incarcération de Jacob Zuma - "personne n'est au-dessus de la loi" ont répété témoins et acteurs ces derniers jours - l'homme demeure très populaire, en particulier auprès des Zoulous. Il conserve par ailleurs un solide réseau parmi les parlementaires et les responsables politiques. Certains reconnaissent toujours en lui un gardien des traditions, qui arbore de temps à temps la tenue des guerriers zoulous, en peau de léopard, participant à des danses tribales. Son incarcération a servi d'allumette.