La commémoration de l'Holocauste, un espace de recueillement ou un champ de bataille mémorielle? Craignant de nouvelles accusations d'antisémitisme de la part de Vladimir Poutine, le président polonais ne s'est pas rendu à Jérusalem jeudi dernier pour le forum marquant les 75 ans de la libération du camp nazi d'Auschwitz. Et le président russe n'a pas été invité ce 27 janvier à Varsovie.
Au-delà de ces querelles mémorielles, il y a surtout des femmes et des hommes, survivants de l'Holocauste. Derniers témoins directs, derniers passeurs de mémoire. Leurs voix s'éteignent peu à peu alors que le devoir de transmission n'a jamais été aussi nécessaire : hausse des actes antisémites, ignorance d'une partie de la jeune génération, dangereux stéréotypes qui perdurent...
Transmission de la mémoire
Heureusement, leurs enfants et petits-enfants prennent aujourd'hui la relève. "Les deuxième et troisième générations jouent un rôle essentiel", confirme Shlomo Balzam, guide au sein du mémorial de Yad Vashem, à Jérusalem. Lui-même est issu d'une famille de juifs parisiens victimes du génocide. "On n'a jamais édité autant de livres de souvenirs sur la Shoah, car les descendants des survivants ressentent le besoin de transmettre la mémoire de leurs parents aujourd'hui disparus".
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Certains films présentent ainsi des témoignages de rescapés, souvent touchants, telle la récente websérie Les Derniers, de Sophie Nahum, disponible sur lesderniers.org. Ou encore le film Mathilde et Rosette, d'Alice Ekman, à visionner ici sur YouTube. Un jour, cette jeune femme décide d'aller voir le frère de son grand-père - l'un des rares survivants de cette famille, dont une partie a été déportée à Auschwitz. "Il n'avait jamais parlé de ces années-là, raconte-t-elle. Ses enfants non plus. Sans doute était-ce encore trop proche, trop douloureux. J'ai eu envie de me pencher sur l'histoire familiale et de la transmettre."
Le film qui résulte de ces rencontres est poignant. Parfois submergé par l'émotion, "Dodo", le grand-oncle, livre des souvenirs à vif. La douleur est intacte, 75 ans plus tard, lorsqu'il évoque par exemple la mort de son oncle, interné dans le camp d'Auschwitz : "il fredonnait souvent des chants yiddish, raconte-t-il. Un garde allemand s'était rendu compte qu'il avait une belle voix. Il l'a fait monter dans un arbre et lui a demandé de chanter à tue-tête pour encourager les autres prisonniers qui travaillaient dans le froid. Et puis il a sorti son pistolet et il l'a abattu." Des 528 "déportés de Lens", seuls 17 ont survécu.
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Anticipant depuis des décennies l'inexorable disparition des survivants, Yad Vashem a accumulé des milliers de témoignages filmés. "Je ne sais pas comment on transmettra la Shoah dans un siècle mais je ne suis pas inquiet, confie Shlomo Balzam. Nous disposons de millions de documents, la plupart des pays occidentaux enseignent cette histoire et l'ONU soutient des programmes éducatifs dans le monde entier. Simplement bientôt, on ne pourra plus entendre le mot 'je' à propos de cette tragédie."
L'Express a rencontré quelques survivants et enfants de rescapés. Des paroles précieuses pour ne pas oublier l'insoutenable et pouvoir méditer cette phrase du philosophe espagnol George Santayana : "Ceux qui ne peuvent se souvenir du passé sont condamnés à le voir se répéter."
Bronislawa Horowitz-Karakulska (Pologne) : "Je suis la dernière personne en Pologne de la liste de Schindler à être encore en vie.
À 87 ans, Bronislawa Horowitz-Karakulska n'a rien perdu de son dynamisme et de son élégance. Les cheveux courts, l'expression distinguée, elle reçoit dans son modeste appartement à Cracovie, ville où elle a presque toujours vécu. "Le téléphone sonne très souvent, je me suis déjà entretenue avec des dizaines de journalistes de nombreux pays. Je suis fatiguée. Mes enfants me disent que je devrais parfois dire non, mais je fais ce que je peux." Elle n'ignore pas que son rôle de passeuse est aujourd'hui primordial : "Je suis la dernière personne en Pologne de la liste de Schindler à être encore en vie."
Enfant rescapée du ghetto de Cracovie puis des camps de Plaszow, Auschwitz et Brünnlitz, Bronislawa Horowitz faisait partie des 1 200 juifs sauvés par l'industriel allemand Oskar Schindler. Elle n'a d'ailleurs commencé à témoigner publiquement de son expérience qu'après 1993 et la sortie du célèbre film de Steven Spielberg, auquel elle a participé en tant que consultante. "Après la guerre, il existait une sorte d'entente tacite entre survivants pour garder le silence. Il fallait d'abord penser à vivre, à l'avenir, et puis personne ne nous posait de question."
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Outre ses entretiens à la presse et sa participation aux commémorations officielles, elle s'adresse régulièrement à des groupes d'enseignants et d'étudiants. "Je ne vais pas dans les écoles car les élèves ne savent pas qui était Hitler, ce qu'était le fascisme, les SS", se désole Bronislawa. Son mari, qui l'encourage au quotidien à témoigner et l'accompagne dans tous ses déplacements, ajoute : "ils sont même surpris d'apprendre qu'il y avait un ghetto à Cracovie. Pourtant, ils vivent ici, c'est leur histoire !"
La plupart des auditeurs de Bronislawa sont allemands, mais elle voit surtout en eux "des jeunes gens. Autrement, je ne pourrais pas leur parler." Parfois, on lui demande pourquoi elle continue d'aller à Auschwitz : "Il s'agit de faire prendre conscience de ce qu'était la guerre, l'occupation, et de dire 'plus jamais ça !'. Dans le contexte actuel, ça ne me semble pas superflu."
Avraham Tsin (Israël) : "Quand je ne serai plus là, mes enfants continueront à témoigner à ma place."
Chaque année, lors de la journée de Shoah, l'association "Souvenirs dans le salon", organise un événement sans pareil en Israël. Elle envoie plusieurs milliers de survivants du génocide témoigner dans le cadre intimiste d'un foyer. Entourés d'une vingtaine d'auditeurs, souvent jeunes, ils transmettent leur souvenir des années noires. C'est le cas d'Avraham Tsin, 91 ans. "Des milliers de gens ont entendu mon histoire et je l'ai aussi racontée dans un livre", explique-t-il.
"Dans les conférences, on invite en général un héros de la Shoah, celui qui a franchi les barbelés d'Auschwitz ou combattu les nazis. Nous, nous invitons des survivants ordinaires, des personnes à qui chacun peut s'identifier", précise Elishav Rabinovich, 33 ans, l'un des animateurs de l'association.
Avraham donne une trentaine de conférences chaque année. Devant des adolescents ou des adultes, il raconte sa déportation au printemps 1944 dans sa Hongrie natale, son calvaire dans les camps de travail nazis et les innombrables miracles qui expliquent sa survie. Après son intervention, une discussion s'engage sur un thème lié à la Shoah : la résurgence de l'antisémitisme en Europe ou l'opportunité d'emmener des lycéens visiter les camps de la mort, par exemple. "Nous préparons déjà "l'après", explique Elishav. Avoir été adolescent au milieu des années 40, cela signifie être nonagénaire aujourd'hui. Dans quelques années, ils auront tous disparu. C'est pourquoi nous commençons déjà à parler de la Shoah sans les témoins directs".
"Quand je ne serai plus là, mes enfants continueront à témoigner à ma place", estime Avraham Tsin. Un témoignage qui n'aura certes pas la même force, concède son fils Guerson, enseignant dans un collège de Jérusalem. "Mais je connais par coeur l'histoire de mon père, tout comme l'une de mes nièces. Et je constate que les jeunes sont souvent captivés lorsqu'on leur raconte l'histoire particulière d'un survivant, même s'il ne témoigne pas directement".
Éva Vámos (Hongrie) : "Mon père ne parlait guère volontiers des camps mais son histoire n'avait rien d'un secret."
Éva Vámos est née en Hongrie pendant la guerre, en novembre 1942. Malgré l'invasion allemande en mars 1944, sa mère et son père, ingénieur en chef dans une grande papeterie du sud de Budapest, refusent de partir. Leur vie bascule peu de jours après : "Des policiers procédant à des contrôles d'identité dans le train de banlieue menant à l'usine lui demandent sa religion et l'arrêtent lorsqu'il déclare être israélite. Lui et soixante autres sont transférés vers un camp de transit, puis ils partent dans des conditions déplorables pour Auschwitz durant la nuit du 28 au 29 avril."
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Sportif accompli et adepte de la montagne, le père d'Éva parvient à survivre dans le froid, malgré la faim et la soif. Sa force physique lui permet de travailler sans attirer l'attention des gardes. "Par chance, il quitte rapidement Auschwitz et poursuit son calvaire de détenu dans le complexe autrichien d'Ebensee, après avoir été transporté de camp en camp et traversé la région des Sudètes dans des wagons ouverts en plein hiver." Pendant ce temps, la mère refuse de porter l'étoile jaune et s'accroche toujours à l'espoir de son retour. "Nous avons dû changer onze fois d'adresse avant d'aller vivre dans le ghetto de Budapest", se souvient Éva.
En cette période de souffrance et d'absence, c'est le grand-père qui incarne la figure paternelle pour Éva. La libération vient par les soldats de l'Armée Rouge, début 1945, pendant le siège de la capitale hongroise. "Nous étions quarante enfants et adultes réfugiés dans la conciergerie d'une école de la rue Wesselényi." Le père est finalement secouru par des soldats américains le 6 mai, deux jours avant l'Armistice. "Il maîtrisait plusieurs langues dont l'anglais, et leur a servi d'interprète. La veille au soir, les SS avaient fui en civil. Papa regagna la Hongrie quelques mois plus tard en provenance de Bratislava." Eva et sa mère le retrouvent enfin dans une ferme près de Budapest, où la Croix-Rouge épaule des mères seules avec enfants.
"Mon père ne parlait guère des camps mais son histoire n'avait rien d'un secret." Le rescapé de la Shoah rencontre régulièrement ses anciens camarades d'infortune, devenus des amis, et raconte peu à peu à sa fille ce qui lui est arrivé. "Après la guerre, des fonctionnaires zélés l'ont empêché de reprendre son activité à la papeterie mais un officier s'occupant des rescapés lui a trouvé un emploi dans le même domaine. Il a ensuite dirigé un institut de recherches." Un parcours si remarquable que le président Árpád Göncz (chef de l'Etat hongrois de 1990 à 2000) lui a demandé de l'accompagner à Auschwitz en 1995 pour représenter la Hongrie lors du 50e anniversaire de la libération des camps.
Le père s'est éteint en novembre 2002 à l'âge de 90 ans, mais ses descendants perpétuent la mémoire. "J'ai sensibilisé mon fils diplômé de sociologie au passé de son grand-père dès qu'il a été en âge de se poser des questions et Gábor lui a dédié sa thèse de doctorat sur le lien entre histoire et mémoire au cinéma. "
