Dans L'Express du 11 juin 1992
Pauvre Élisabeth ! Le couple du prince Charles va mal. Le duc de York divorce. Les états d'âme de leurs épouses sont déballés au grand jour. Sans parler du prince Edward, obligé d'affirmer qu'il est hétérosexuel. Pour une royale famille, tout cela fait désordre. Déjà, 22% de Britanniques disent ne pas avoir besoin des "Royals", 53% pensent qu'ils ne méritent pas l'argent des contribuables. La monarchie survivra-t-elle à l'accumulation des scandales ?
Coque noir et rouge liserée d'or, pavillons claquant en haut des trois mâts, 20 officiers et 220 hommes d'équipage impeccablement vêtus de drap bleu bordé de soie noire. Le "Britannia", amarré cette semaine à Bordeaux, n'est pas uniquement le plus grand yacht "privé" du monde. Ni même peut-être le plus beau. Il est tout simplement royal. Et le dîner à bord offert au président de la République et à 50 invités en grande tenue ne ressemble pas, évidemment, à un énième dîner de chefs d'Etat. Ce 11 juin, à l'issue de sa visite en France, Elisabeth II démontre que la magie de la monarchie britannique n'a rien perdu de son pouvoir de fascination. Du moins sur les Français.
"La mystique royale s'évapore"
Problème : aujourd'hui, ce sont plutôt les Britanniques qui paraissent moins sensibles au charme royal. Y aurait-il quelque chose de pourri au royaume d'Angleterre ? De suri, plutôt. "La mystique royale s'évapore. Elle est remplacée par le "glamour" - plus suspect. La royauté résiste encore, mais pour combien de temps ? " se demande Douglas Keay, biographe de la reine.
Bonne question. Une floraison d'articles de presse, d'émissions de télévision, de livres acrimonieux en témoigne. Le 7 juin, le Sunday Times, le grand journal anglais du dimanche, commençait la publication d'un livre d'Andrew Morton, journaliste spécialiste de la cour : Diana. Sa vraie vie. On n'y apprend pas que le ménage du prince et de la princesse de Galles n'est pas heureux : on le savait déjà. Mais on y raconte comment les infidélités et la froideur du prince Charles ont conduit lady Diana à tenter cinq fois de se suicider.
Pis, l'auteur laisse entendre que c'est la princesse elle-même qui aurait laissé filtrer ces informations, pour se venger de son royal époux. La même semaine, un quotidien londonien publie les extraits d'un autre livre bourré de détails sur les scènes de ménage princières. Cette fois, assure-t-on, c'est Charles lui-même qui aurait discrètement fait connaître sa version de l'histoire. Un déballage pas très grand genre au moment même où le duc de York, fils cadet de la reine, se sépare de son épouse, Sarah Ferguson, où la princesse Anne vient de divorcer et entend se remarier avec la bénédiction de l'Eglise d'Ecosse. Et où le prince Edward - le dernier fils de la reine - se croit obligé de préciser à chacune de ses apparitions publiques qu'il est bien hétérosexuel...
La princesse est malheureuse
Autant de balivernes pour midinettes et journaux à scandales ? Traditionnellement, oui. Mais, cette semaine, les "suicides" de Diana ont fait la Une de tous les journaux britanniques. Y compris du très sérieux quotidien The Independent, qui, jusque-là, avait pour principe de ne jamais parler des affaires royales (les noces du prince Andrew y avaient été saluées d'un entrefilet : "Embouteillage autour de l'abbaye de Westminster, provoqué par le mariage du fils cadet de la reine"). Titre de cette semaine : "La monarchie survivra même si le couple divorce".
Constitutionnellement, c'est sûr. Politiquement, moins. Les plus sérieux sondages le prouvent : 22 % des Anglais affirment, aujourd'hui, ne pas avoir besoin des "Royals" (la famille royale). Certes, seulement 12 % vont jusqu'à vouloir abolir la monarchie. Mais, chez les moins de 25 ans, la désaffection grimpe à 60 %. Raison de ce désamour ? Dans tous les groupes d'âge, 51 % des Anglais estiment que les Royals ne donnent pas un bon exemple de vie familiale !
Ils entendent même les châtier. 53 % des Britanniques trouvent que cette monarchie incapable de tenir son rang ne mérite pas l'argent des contribuables et que, dans ces conditions, la liste civile - 9,79 millions de livres, dont 7,9 pour la reine elle-même - doit être révisée à la baisse, voire supprimée. Sans oublier l'entretien de la flotte aérienne royale - 4 avions à réaction. Et du "Britannia", qui coûte à lui seul 10 millions de livres par an.
L'âme gauloise et républicaine s'étonne de ce puritanisme. Après tout, en 1534, Henri VIII a créé l'Eglise anglicane pour pouvoir épouser Anne Boleyn. Après l'abdication d ' Edouard VIII - pour une femme ! - en 1936, les déboires de la princesse Margaret, dans les années 50... le palais de Buckingham paraissait habitué aux problèmes sentimentaux en série.
La différence, cette fois ? C'est la princesse Diana elle-même qui l'a provoquée. En 1981, son mariage avec le prince Charles est un tel succès médiatique que tous les tabloïds - les journaux populaires - se jettent sur le filon. La princesse est malheureuse, certes, mais jeune, très jolie et hyperphotogénique. Et elle adore séduire caméras et cameramen. La voilà superstar. C'est l'erreur. La voilà aussi, du coup, traquée par les paparazzis comme une (vulgaire) princesse de Monaco ... Pour la reine, de dures journées commencent.

Les fils de la souveraine dans L'Express du 11 juin 1992.
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Ce n'est pas le mariage, en 1986, du prince Andrew avec la rousse et volcanique Sarah Ferguson qui va ramener le calme à Buckingham. On pardonne à "Fergie" d'être roturière. Moins d'être trop grosse, de s'habiller avec un mauvais goût définitif et de montrer ses cuisses à tout va. Pas du tout de se conduire comme une harengère et de solliciter, avec insistance, des billets d'avion et des invitations au bout du monde. Quand Fergie se sépare d'Andrew. Charles Anson, chef du service de presse du palais, laisse (malencontreusement ?) échapper : "Elle n'était pas à sa place ici".
Détail : Diana et Sarah sont amies. Diana s'est, depuis quelque temps, astucieusement reconvertie en mère modèle et s'investit dans la lutte contre le sida. Sa cote remonte. Mais on murmure, à Londres, que les deux jeunes femmes auraient médité ensemble de plaquer leurs époux. "Le problème est qu'elles ne sont pas de sang royal", assurent, très sérieusement, des gentlemen, apparemment normaux, dans les pubs de la City. Hypothèse plus républicaine : les fils de la reine ont été élevés comme des rois, exclusivement préoccupés d'eux-mêmes. Or pas une jeune femme ne peut, aujourd'hui, accepter d'être reléguée au fond d'un château dès qu'elle a engendré les deux enfants requis pour la pérennité de la dynastie.
Par qui la remplacer ?
Alors, menacée la monarchie ? Pas tant que la souveraine vivra, en tout cas. Elle récuse toute idée d'abdication : "C'est bon pour les monarchies à bicyclettes", souffle-t-on à Buckingham. La reine Juliana de Hollande appréciera. De toute façon, après quarante ans de règne, Elisabeth II tient solidement son rôle. Il suffit, pour s'en convaincre, de la voir passer en revue les bataillons des Horse-Guards : sa calèche découverte glisse devant les 600 uniformes rouge et noir et bonnets de fourrure, impeccablement alignés comme des soldats de plomb. 2 000 invités en habit et chapeau haut de forme (à fleurs pour les dames) applaudissent. L'Angleterre aime son propre spectacle.
Il suffit aussi, dans un registre plus populaire, de suivre Her Majesty dans les Midlands quand elle inaugure un réservoir - centre nautique - immédiatement baptisé Centre nautique royal - ou une piscine (Centre sportif royal). Elle serre des mains et dévoile des plaques, l'air renfrogné, l'allure d'une dame entre deux âges, mal fagotée. Qu'importe : dans la grande rue de Derby, une jeune fille, apparemment intelligente, soupire, émerveillée : "Elle respire la royauté". Quant au maire, 48 ans, il exulte : "Tout le monde se souviendra de mon nom, je suis pour l'éternité le maire qui a reçu la reine". Il s'appelle John Keith.
"C'est Disneyland qui a copié la cour d'Angleterre, et non l'inverse", ironise David Starkey, professeur à la London School of Economics. Et il ajoute, encore plus narquois : "L'Angleterre sépare les fonctions de prestige et de représentation et celles du pouvoir réel. A voir les difficultés que les présidents de la République française par exemple, ont à mélanger les deux genres, notre système paraît meilleur. De toute façon, par quoi remplacerions-nous la reine ? Par un ancien Premier ministre, telle Mme Thatcher ? " Une brise de terreur passe. Alors, adapter les rites monarchiques au XXIe siècle ? "Pas de problèmes, là non plus, affirme le professeur. La royauté britannique s'est toujours modelée sur les désirs de la société. Le mythe de la famille royale famille modèle n'a été inventé qu'au début du siècle. Il est mort, on en trouvera un autre".

Couverture de L'Express n° 2136 du 11 juin 1992.
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