Le film noir est assez indéfinissable pour être reconnaissable. Le film noir joue avec le souvenir qui ne veut pas mourir. D'où l'abondance des flash-back. Le film noir peut être en couleurs, comme Traquenard ou Niagara. Fort de ces rudiments d'histoire du cinéma, nous pouvons asséner que la dernière oeuvre de Steven Soderbergh, A fleur de peau, est un film noir.
Tout film noir est beau. Chef- d'oeuvre ou série B, il devient classique, non en vieillissant, mais dès sa naissance à l'écran. Paul Schrader écrivait, en 1972: «Le film noir semble avoir donné un sens créateur à tous ceux qui s'y sont frottés. Il a donné à des artistes la possibilité d'aborder des thèmes interdits, son cadre étant assez puissant pour protéger les moins doués.» Tout film noir, depuis Le Faucon maltais, est intelligent, donc cynique, donc désespéré. Chacun de ses héros est un humain banal, la vie s'y termine mal, le passé est un poison, l'avenir n'existe pas plus qu'une brume d'or, cette étoffe dont sont faits nos rêves. Et les femmes sont fourbes. Surtout quand elles nous aiment.
Le raffinement de Soderbergh (auteur d'un Sexe, mensonges et vidéo brillant, allusif et palmé à Cannes, d'un thriller expressionniste hélas! mal aimé, Kafka, d'un King of the Hill dépouillé et bêtement conspué) est à la noce dans un tel univers (voir interview page suivante). Dès son premier plan de visages d'hommes, un vieux, un jeune, derrière le pare-brise d'un fourgon de transport de fonds, on sait. La mort attend. Car la lumière est verte. Au cinéma, cela ne pardonne pas. La sorcière du Magicien d'Oz confirmera.
A une époque ou le chichi se prend pour du lyrisme, au risque de massacrer un bon scénario (Tueurs-Nés, écrit par Tarantino), A fleur de peau renoue avec la fluidité du style et l'audace tragique. Même si l'histoire reprend celle d'un Siodmak médiocre, Criss Cross (avec Burt Lancaster et Yvonne De Carlo), médiocre par rapport aux Tueurs, du même auteur (toujours avec Lancaster, plus, en garce totale, Ava Gardner), le film de Soderbergh ne se réduit pas à un remake. Il est la résurrection d'un genre de saison.
Car le film noir est né d'une crise, des grèves de General Motors, des dockers, de la sidérurgie (1934-1937). Il continua pendant la guerre, s'amplifia après. Quand les hommes victorieux dans le Pacifique, en Europe, mais vaincus dans leur être rentraient chez eux, que retrouvaient-ils? Alan Ladd, décoré, désabusé, traque en vain Veronica Lake dans Le Dahlia bleu. En bon classique, Soderbergh respecte les règles; en bon moderne (il a 33 ans), il montre qu'elles régissent notre présent. La pub du film dit vrai: «On peut revenir chez soi. On ne peut jamais revenir en arrière.»
Qui est «on»? On est jeune, se nomme Michael, a un père mort, une mère qui se remarie, un frère flic (de tendance dangereuse, car bornée) et un amour immortel, Rachel. Il a filé naguère parce qu'il jouait comme d'autres boivent ou se droguent. Il ne joue plus. Mais aime encore sa belle. Maquée au truand du coin. Pas un gangster à l'antique, en costume croisé et pochette voyante, non, un commerçant, un notable. Seules ses affaires ne sont pas honorables. Il ne s'agit pas d'un cliché des années 90, simplement de leur réalité. Comme sa veste Armani.
Des scénarios pas simples Pour racheter la fille, Michael fourgue un casse: le contenu du fourgon blindé qu'il conduit dans une lumière verte. Ratage, fusillade et piège à cons. Un mort: le mari de maman. Michael, de vrai coupable, devient faux héros. Blessé, et alité dans une clinique, il passe pour avoir sauvé la moitié du fric. Le frère vicieux, également amoureux de Rachel, a des soupçons. Qui a pris le pognon? Les scénarios ne sont pas simples dans les films noirs. Ni dans la vie. Entre trahison et tuerie, la seule solution est de mourir, de rêver, peut-être. Les films noirs ne sont pas des cauchemars, ce sont des fantômes du bonheur. D'un bonheur jadis saccagé par innocence. Voilà pourquoi on revient. Pour tenter de retrouver ce bonheur gâché.
Au passé enfui. Le plus pur maudit restera ad vitam aeternam Sterling Hayden, le must des acteurs «noirs», mourant parmi les chevaux de son enfance dans Quand la ville dort, de John Huston. Il trouve ici un digne successeur, dans le las, en Peter Gallagher. Le yuppie à bretelles de Sexe, mensonges et vidéo campe un mec d'une banalité grandiose, d'une maladresse fragile, épris d'un fantasme éternel: sa Rachel.
Avec elle, Soderbergh atteint un sommet. Pas de star pour incarner la garce qui rafle la mise, poursuivie par les sirènes de police. Pas d'Ava (Gardner), pas de Barbara (Stanwyck), de Gloria (Grahame), de Lana (Turner), de Rita (Hayworth); une inconnue: Alison Elliott. Pas une femme fatale. Mais quand elle caresse le jean de Gallagher avec son pied nu, alors, elle est pire. Le flash-back de l'érotisme total, la raison pure du retour du damné. Trahi et flingué. Alison Elliott devrait se méfier.
Ava Gardner obtint son premier grand rôle dans Les Tueurs. Marilyn Monroe apparut dans Quand la ville dort, avant d'exploser, en robe rouge sans sous-vêtements (à la demande de Hathaway) et en créant le célèbre déhanchement made in Marilyn, dans Niagara. Film aussi rouge, aussi vert, aussi pervers qu'A fleur de peau. Alison Elliott échappera-t-elle à la malédiction des stars? Elle a une chance de retourner au douillet anonymat: cette petite merveille de film noir a fait un grand flop aux Etats-Unis.
>à revoir Le Grand Sommeil (1946), de Howard Hawks. Le génie de Chandler dans tous ses états. Et la scène de propos sexuels détournés entre Bacall et Bogart; La Griffe du passé (1947), de Jacques Tourneur. Avec Robert Mitchum et Kirk Douglas. Le titre résume le genre. Et pour retrouver l'une des meilleures garces (trop oubliée), Jane Greer; Traquenard (1958), de Nicholas Ray. Son dernier film hollywoodien. Plus la claudication de Robert Taylor et les jambes de Cyd Charisse. Sans oublier Assurance sur la mort (1944), de Billy Wilder; L'Ultime Razzia (1956), de Stanley Kubrick; et un français: Bob le Flambeur (1956), de Jean-Pierre Melville.
>à lire Le Film noir, par Patrick Brion. Le plus beau panorama du cinéma du désespoir (Nathan Image); Le Crime à l'écran, par Michel Ciment. L'opuscule indispensable pour comprendre l'esthétique et la morale d'un genre parfait (Gallimard/ Découvertes).