Votre film raconte une journée particulière: celle d'un enterrement, pendant lequel les amis et la famille du disparu vont s'affronter. Drôle d'endroit pour une rencontre!
Cela peut paraître étrange, mais je trouve qu'un enterrement, malgré un passage extrêmement difficile, exacerbe les sentiments, donne un instinct vital extraordinaire, voire des pulsions érotiques. C'est en même temps troublant et horrible, mais très intéressant. Après l'enterrement du critique de théâtre Gilles Sandier - un être que j'aimais beaucoup, malgré notre brouille à la fin - nous avons participé à une grande bouffe, et nous nous sommes gavés, mais réellement gavés!
Comment l'idée de ce scénario vous est-elle venue?
Certainement après avoir lu le livre dans lequel Hervé Guibert évoquait la mort de Michel Foucault. Une phrase m'est restée dans la tête. Je vous la cite de mémoire: "J'ai découvert, n'ayant pas souvent pratiqué un enterrement, qu'il pouvait y régner une atmosphère sereine, et plutôt joyeuse." J'ai bien aimé cette idée. Puis Danièle Thompson, avec qui j'ai commencé l'écriture du scénario, m'a raconté un épisode étonnant qu'elle a vécu avec François Reichenbach, juste avant sa mort. Il était alors à l'hôpital et, ne se sentant pas bien, il lui a brusquement dit: "Je veux être enterré à Limoges." Danièle lui a expliqué que ce n'était pas pratique pour son entourage parisien. François Reichenbach lui a répondu: "Ceux qui m'aiment prendront le train." Je tenais le fil conducteur de mon film. Le prétexte pour raconter ma propre vision de la réalité sociale actuelle.
Cette réalité dont vous parlez est d'une violence extrême, d'une noirceur absolue! Rien que la personnalité du défunt, Jean-Baptiste, se révèle destructrice, perverse et totalement manipulatrice. Bref, effrayante!
Non. Pas plus terrible que celle du roi Lear! [Rire.] Par ailleurs, je trouve qu'il n'y a pas de noirceur dans la manipulation, puisqu'on est dans le domaine de la séduction.
Alors, les amis de Jean-Baptiste prennent le train par amour pour lui?
Bien sûr. S'ils acceptent de rester auprès de lui, c'est qu'il exerçait sur eux une fascination évidente. Et, comme tous les grands manipulateurs - j'en connais de nombreux - Jean-Baptiste mettait son entourage dans un état de concurrence permanente. Une concurrence acceptée par tous. De plus, le premier cadeau que fait cet homme à tous ces vivants est de mourir. Encore une fois, je ne vois pas de noirceur.
Tous les vivants portent en eux une blessure, une fêlure.
C'est exact. Vous connaissez beaucoup de gens, autour de vous, qui sont rayonnants et souverains sur le terrain des relations affectives? C'est la difficulté majeure à laquelle nous sommes tous confrontés. Dans mon film, il y a deux formes d'amour qui ont du mal à s'exprimer. L'amour conjugal, c'est-à-dire l'amour pour la personne - quel qu'en soit le sexe - avec laquelle on a décidé de vivre, et qui est une forme de contrainte. Et l'amour filial. Même si j'ai adoré mon père, qui était peintre - je lui rends d'ailleurs hommage, à travers le personnage de Jean-Baptiste - je fais partie de ceux qui se sont choisi à un moment donné un autre père, disons... spirituel. Dans l'un et l'autre cas, les liens sont aussi forts que complexes.
Certains personnages se droguent, d'autres se déchirent ou crèvent de solitude, sans parler du transsexuel et du garçon séropositif. N'avez-vous pas l'impression d'y avoir été au pas de charge?
Le seul reproche que l'on puisse me faire est d'avoir abordé trop d'histoires, mais je ne peux rien contre cette marque de fabrique qui est la mienne. Quant à la drogue, l'homosexualité et la séropositivité, elles font partie du paysage. Cela correspond à la réalité du milieu dans lequel je vis. Le malaise est général, même chez les hétéros. Et, de mon côté, je ne crois pas à un art qui ne dirait rien. Cependant, je vous le répète, mon film n'est pas entièrement noir, pessimiste. Il tend vers une ouverture, une sorte d'optimisme utopique. Par exemple, le couple de Claire et Jean-Marie prend un nouveau départ. Et plusieurs situations sont franchement cocasses. A l'inverse de l'un de mes films antérieurs, L'Homme blessé, qui était triste, fermé, imprégné d'une douleur complaisante. Rien à voir avec celui-ci.
Pendant la première séquence du film, à la gare, puis à bord du train, la caméra virevolte, tourbillonne, se saisit des corps, les lâche, les reprend. Pourquoi avez-vous pris ce parti, inhabituel chez vous?
Grâce au film de Lars von Trier Breaking the Waves. Il m'a prouvé que l'on pouvait vraiment s'amuser avec une caméra. Je me suis senti libre, prêt à oser des plans, à les assumer. Grâce aussi au talent de mon chef opérateur, Eric Gautier. Je pense également que dans chaque nouveau film on résout les problèmes du précédent. Et mon évolution personnelle m'amenait, de toutes les façons, vers cette liberté.
Vous ressentez toujours le besoin de visionner d'autres films, lorsque vous commencez le vôtre?
Oui, il est important de s'imprégner d'univers différents. Pour Ceux qui m'aiment..., je me suis repassé trois Scorsese: Le Temps de l'innocence, Taxi Driver et Les Affranchis.
Cela vous apporte quoi?
La connaissance et le désir de tourner. J'ai toujours été cinéphile, un bon film m'aide à vivre. Jusqu'à présent, je n'ai cessé d'alterner le théâtre, le cinéma et l'opéra. Aujourd'hui, c'est fini. J'éprouve un sentiment relatif d'accomplissement dans le domaine cinématographique. Ce serait fou de ma part de ne pas repartir tout de suite sur un scénario! A 53 ans, si l'on compte quatre années de vie par film, il me reste la possibilité d'en achever cinq. Et ce n'est pas beaucoup.