Dès la première côte, le ton est donné. "Regarde le pourcentage dans ce virage. Ici, si tu ne pousses pas sur les jambes, tu es bon pour repartir en marche arrière", s'exclame Yves Krattinger. Les 7 kilomètres d'ascension de la Planche des Belles Filles, le président du conseil départemental de Haute-Saône en connaît jusqu'au moindre centimètre.

Vissé sur sa selle, Antoine est, lui, aux prises avec les portions raides de l'ascension depuis 2 bons kilomètres. Le coup de pédale est régulier, le maillot ouvert, la respiration saccadée. Ce mercredi matin, il compte parmi la poignée de braves à s'être lancés à l'assaut de ce pic de 1 148 mètres, niché à l'est du département dans les premiers contreforts du massif des Vosges.

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Ce n'est qu'une trentaine de minutes plus tard que les cyclistes amateurs pourront poser pied à terre, accueillis au sommet par quelques applaudissements emplis de compassion lancés par un couple de randonneurs. "Quarante minutes d'ascension, et, quand tu penses en avoir terminé, tu finis sur un mur d'escalade...", s'amuse le Parisien en reprenant son souffle. En contrebas, deux cyclistes termineront à la marche, n'arrivant plus à faire progresser leur monture sur la dernière portion gravillonnée, une pente à 24 %.

Inscrit dans la légende

Un final dantesque, déjà entré dans la légende du Tour. Si l'épreuve reine du cyclisme a mis 99 éditions à poser ses valises à la Planche, elle s'y sent désormais comme chez elle. Le 19 septembre prochain, les coureurs professionnels avaleront ses lacets pour la cinquième fois depuis 2012. "Les gens pensent que j'ai un accord secret avec Christian Prudhomme [NDLR : directeur général du Tour depuis 2007]. Il n'en est rien", s'amuse Yves Krattinger.

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Entre le patron du Tour et l'élu, c'est avant tout une histoire de confiance, qui s'écrit depuis dix ans. Aussi, quand l'ex-journaliste décroche son téléphone le 14 avril pour lui demander s'il peut accueillir l'épreuve en septembre alors qu'Emmanuel Macron vient d'interdire la tenue de grands événements jusqu'à mi-juillet, l'ancien sénateur n'hésite pas une seconde. "Je ne sais pas dire non à Christian. J'aurais accepté même s'il m'avait proposé l'étape en hiver", s'amuse-t-il. Il n'aurait sans doute pas été le seul. "Au lendemain de l'allocution présidentielle, j'ai appelé la cinquantaine d'élus concernés par le tracé, raconte Christian Prudhomme. Tous m'ont apporté leur soutien. C'était inconcevable pour eux d'annuler le Tour."

Un été sans Grande Boucle, ce n'est pas vraiment l'été. La maxime vaut pour la France bien sûr, où l'événement a été suivi l'an passé par 3,7 millions de téléspectateurs chaque jour et 12 millions de fans massés au bord des routes. Mais son rayonnement dépasse de loin les frontières hexagonales. Diffusé dans 190 pays et repris dans 600 médias, le Tour de France est le troisième des événements sportifs les plus regardés de la planète derrière les Jeux olympiques et la Coupe du monde de football, si l'on en croit l'organisateur Amaury Sport Organisation (ASO).

Une machine bien huilée

Evénement populaire à l'ancrage territorial assumé, la compétition n'en surfe pas moins avec brio sur les codes marketing du sport mondialisé. ASO veille scrupuleusement à ne communiquer aucun ingrédient de sa tambouille financière, mais le chiffre d'affaires de l'épreuve grimperait désormais jusqu'à 130 millions d'euros, selon une étude récente de Sporsora, organisation interprofessionnelle du secteur. Des revenus multipliés par 10 depuis la fin des années 1990, et une dynamique que ni les affaires de dopages (Festina, Armstrong...) ni la domination sans partage de l'équipe britannique Sky (désormais Ineos) depuis les années 2010 n'ont entamée.

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Dans le détail, le chiffre d'affaires résulte à 50 % des droits TV et à 40 % des partenariats, les 10 % restants provenant des collectivités locales, qui paient entre 70 000 et 130 000 euros pour accueillir une épreuve. "C'est une machine économique très bien huilée", souligne Magali Tézenas du Montcel, déléguée générale de Sporsora. La spécialiste en veut pour preuve la diversité des sponsors (nationaux, mondiaux) qui se bousculent devant les portes de l'organisateur, ainsi que le prix du moindre morceau de panneau publicitaire. De 250 000 euros, la facture peut grimper jusqu'à une dizaine de millions d'euros pour les partenaires majeurs comme LCL, selon elle.

"Le Tour de France, c'est la machine à cash d'ASO. Le bénéfice dégagé sur l'épreuve lui permet d'éponger les pertes consenties sur d'autres courses cyclistes qu'il possède comme le Paris-Nice ou le Critérium du Dauphiné, observe de son côté Jean-François Brocard, économiste au centre de droit et d'économie du sport de l'université de Limoges. Dans son ensemble, le modèle est rentable."

L'impact de la crise

Indispensable, donc, la Grande Boucle, d'autant que son organisateur n'a pas non plus été épargné par la crise économique. Propriétaire du journal L'Equipe, le groupe Amaury devra déjà éponger les 16 millions d'euros de déficit que prévoit le quotidien sportif en 2020. Sans compter l'annulation d'autres manifestations lucratives, comme le Marathon de Paris.

Au-delà de la santé financière de l'organisateur, c'est bien le petit monde du cyclisme dans son ensemble qui était suspendu à la décision d'ASO, et en première ligne les équipes professionnelles. "Sur les 285 jours annuels de compétition, les 21 journées du Tour représentent de 65 à 70 % de la valorisation publicitaire acquise par les sponsors. S'il n'a pas lieu, on ne boucle plus les budgets", prévient Vincent Lavenu, fondateur et directeur général de l'équipe AG2R la Mondiale.

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Finalement, le départ des 176 coureurs depuis Nice ne sera reporté que de neuf semaines. Contexte sanitaire oblige, "la compétition se déroulera dans des conditions particulières", prévient Christian Prudhomme. Bulle hermétique autour des équipes et des coureurs, jauge limitée à 5 000 personnes sur les villages départs et les arrivées (avec masque obligatoire), filtrage des fans dans les cols ou les zones denses..., l'organisation ne veut prendre aucun risque, et prévoit d'étaler au maximum la foule.

Une édition particulière

Côté logistique également, l'énorme cirque qu'est le Tour de France verra son cortège considérablement réduit cette année. Sur les 160 véhicules de la traditionnelle caravane, seuls 100 prendront le départ du côté de Nice ce samedi. Beaucoup de médias, pour raisons sanitaires ou économiques, allégeront également leur dispositif.

"Le Tour, c'est 120 poids lourds en itinérance, on en perdra un tiers cette année", remarque Stéphane Boury, responsable des arrivées chez ASO. Diffuseur officiel du Tour jusqu'en 2025, France Télévisions ne bénéficiera pas de passe-droit. Les commentaires de la course seront réalisés depuis Paris en cabine, de même que le traditionnel magazine d'après étape.

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"Un moindre mal", se réjouit Yves Krattinger. Redescendus de la Planche des Belles Filles, le président du conseil départemental de Haute-Saône et l'un de ses employés se prennent au jeu des pronostics pour l'édition à venir. Un plaisir simple, mais savouré comme il se doit après des semaines d'incertitudes. L'un évoque le Slovène Primoz Roglic, l'autre soutient qu'il faudra encore compter avec le Colombien Egan Bernal, vainqueur l'an passé et redoutable dans la montagne.

Un rêve bleu à Paris

Et pourquoi pas Thibaut Pinot. Dans la montée de la Planche, impossible de parcourir plus de 10 mètres sans voir le nom du coureur français peint en lettres capitales blanches sur le bitume. Véritable chouchou du public tricolore avec Julian Alaphilippe, il est ici sur ses terres. Le contre-la-montre du 19 septembre s'élancera de Lure, sa ville de naissance, avant de passer par Mélisey, village où il réside encore.

Un clin d'oeil de l'organisation au Français ? "Le critère de choix de l'étape, c'est la Planche. Le reste, ce sont des coïncidences", balaie Christian Prudhomme. Il n'empêche. Sur place, les locaux caressent déjà l'espoir fou de voir l'enfant du pays enfiler la "toison d'or" la veille des Champs-Elysées. Une première victoire française depuis Bernard Hinault en 1985, qui ferait sans aucun doute de l'édition 2020 un millésime inoubliable. Et ce à plus d'un titre.