Le xxie siècle, M. Ayerdhal baigne dedans. Avec son pseudonyme norvégien, son air de Viking, ses boucles châtains qui lui tombent sur les épaules et son regard vert taïga, cet écrivain de science-fiction bien de chez nous aboie sur les retardataires et invective tous les matins son ordinateur, qu'il traite de limace. Héritier de Wells, il disloque le temps et crée des univers sans frontières où l'homme, colon intergalactique et mutant qui change de sexe comme de chemise, perd la mémoire de ses origines terrestres (Sexomorphoses). Pourtant, Ayerdhal, de son vrai nom Marc Soulier, est un absolu sédentaire. Il vit à Ecully, près de Lyon, dans une ferme dont les volets, au nord, sont toujours clos.

On peut dire de lui qu'il écrit de la science-fiction parce que papa collectionnait les ouvrages du genre. Comme il a animé des colos parce que sa maman dirigeait la Maison de l'enfance aux Minguettes et qu'il cuisine puisque les deux grand-pères étaient cuistots. 37 ans et neuf romans, il est aujourd'hui le chef de file de la nouvelle SF française, longtemps asphyxiée par les mastodontes anglo-saxons (Asimov, Clarke, King...). Faisant graviter autour d'un ego hypertrophié une nuée de jeunes auteurs, il compose des romans où il décrypte les arcanes du pouvoir. A sa manière, c'est-à-dire en anar: il tire à boulets rouges sur toute forme d'autorité. Bref, Ayerdhal est un Orni, «Objet rêvant non identifié».

Une certitude: à la sortie de son premier livre, en 1990, il explose le cadre de la SF française traditionnelle, moribonde depuis la fin des années 70. Fini l'intimisme, place au space opera, ces grandes sagas intergalactiques baroques à la Frank Herbert (Dune), tels La Bohême et l'ivraie ou L'Histrion. Exit les mecs virils et lobotomisés, place aux maîtresses femmes d'aujourd'hui, héroïnes ultrasexy et adorables impératrices comme dans Balade choreïale. Table rase également des séries B et des collections de gare: Ayerdhal écrit une SF qui se veut littérature. Fuyant l'esthétique froide, il raconte des histoires qui commencent comme toutes les histoires, par le début: «Un matin...» Résultat: il atteint les scores de vente des poids lourds américains. Soit 40 000 exemplaires pour l'ensemble de trois titres (Balade choreïale, L'Histrion et Sexomorphoses). En septembre 1996, il publie Genèses, chez J'ai lu, une remarquable anthologie d'une dizaine de jeunes auteurs francophones, qui, comme lui, n'ont pas la quarantaine: Dunyach, Lehman, Bordage... Et renouvelle le genre.

Drôle de mutant, cet Ayerdhal. Un CV sans bac, mais rempli de petits boulots: animateur dans les quartiers difficiles de Lyon, vendeur de brioches à domicile, footballeur, photo-stoppeur sur les plages. Et toujours une totale confiance en lui. A 13 ans, il se rebaptise, comme un nouveau pape au début de son pontificat: il ne supportait pas d'être le énième Marc en classe - Marc III, très peu pour lui. Un soir, en rentrant à la maison, il lance à ses parents: «Appelez-moi Ayerdhal» A 27 ans, il trouve enfin un défi à sa mesure: être écrivain. «Si je n'avais pas écrit, j'aurais été mythomane», explique-t-il. La faute à la bibliothèque de son père? En tout cas, c'est tout de suite la SF qu'il choisit. Il publie au Fleuve noir, avant d'être remarqué par Marion Masauric, directrice littéraire chez J'ai lu. L'homme? Roi et fou du roi à la fois, véritable toupie, il peut dire tout et son contraire avec le même aplomb en l'espace d'une minute. Histrion pressé, qui, à l'instar de sa voiture, ne supporte pas le ralenti - sinon, ça cale - il imite Dark Vador, le méchant de La Guerre des étoiles, en plaquant un trilobite de 60 millions d'années - mollusque préhistorique - sur son visage.

Comment Ayerdhal imagine-t-il les siècles à venir, lui qui a pour tous compagnons deux vaches et quatre cochons et qui décore son jardin de herses et de tracteurs? «Devant un steak-frites», dit-il en riant. «Non, sans blague, pour les personnages, je m'inspire de mes amis, surtout des femmes. Pour les paysages, des collines de cailloux alentour.» Après, il s'en donne à coeur joie. Invente dans Balade choreïale le lo-yendi, une sorte de ski sur gravats qui se pratique avec des garennes - bottes en peau de limace. Dans Genèses, il satellise dans une station orbitale Mozart, qui compose une «musique des sphères».

Outre la jouissance du plumitif, Ayerdhal écrit pour contrer l' «impérialisme américain», qui lui hérisse le poil. Un poil qui gratte dur. Inbuvable avant son café du matin, il carbure au kir cassis, grille gitane sur gitane et gamberge pas mal. Il raconte même qu'un dimanche, à 7 heures du matin, hagard et en pyjama, il s'est vu, un simple arc à la main, faire front à 14 fusils patibulaires et à 23 chiens furieux. «Derrière son côté grande gueule et son style Gainsbourg de la SF, c'est un écorché vif, explique Gilles Francescano, l'illustrateur de ses couvertures. Un torturé, isolé dans sa tour de terre cuite, qui enrage de ne pouvoir lutter contre les inégalités et l'injustice sociale.» Peut-être a-t-il hérité cette évidence de la révolte des paléolithiques années 60, quand sa mère militait pour l'avortement. Alors, un brin mégalo, Ayerdhal continue le combat et dénonce toutes les dictatures possibles en poussant à l'extrême leur logique d'asservissement. Exemple: «Une nuit, écrit-il dans Demain, une oasis, j'ai été kidnappé par des terroristes humanitaires. Pour goûter à l'autre monde, celui qui crève du mien...» C'est aussi le thème de son prochain roman, à paraître le 24 février, Parleur ou les chroniques d'un rêve enclavé, l'histoire d'un homme qui lance une révolution pacifique dans un système féodal.

Cet homme qui flotte dans son pull du Grand Nord est taraudé par l'urgence: «Je suis, confie-t-il, un homme pressé pour tout ce qui m'est intolérable.» Voilà pourquoi il veut prendre avec la fiction prospective des années-lumière d'avance. Voilà pourquoi il exaspère les contradictions d'aujourd'hui dans le monde d'après-demain. Il est Jaurès dans un Moyen Age intergalactique.

>bio express 26 janvier 1959: naissance à la Croix-Rousse (Lyon). Eté de 1987: il commence à écrire. juin 1990: sortie de La Bohême et l'ivraie (Fleuve noir), son premier roman. 1993: grand prix de l'imaginaire. 24 février 1997: sortie du Parleur ou les chroniques d'un rêve enclavé, son prochain roman. du 31 janvier au 28 avril 1997: sortie d'Aller simple, une nouvelle inédite, publiée dans le cadre de l'exposition du centre Georges-Pompidou sur la SF, Aller simple pour l'infini.