Cela faisait dix ans que Ladislas Poniatowski, porte-parole du PR, questeur de l'Assemblée nationale, maire de Quillebeuf-sur-Seine, député de l'Eure, régnait en maître sur l'ouest du département. Elu à la faveur de la proportionnelle en 1986, réélu en 1988 avec 53% des voix, puis en 1993 avec 64,8%, il faisait figure d'homme indéboulonnable: trop bien implanté pour être rejeté, pas assez usé pour être blackboulé. Et, d'ailleurs, personne ne tentait de reprendre le flambeau du député socialiste Claude Michel, élu dans cette circonscription jusqu'en 1986.
Et puis Jean-Louis Destans est venu chasser sur ses terres. Après un tour de chauffe en 1993, cet énarque titulaire d'un diplôme de Sup de co Paris et d'un troisième cycle européen, qui a été conseiller diplomatique de Laurent Fabius et de Pierre Joxe, a conquis la mairie de Pont-Audemer, la deuxième ville du département, en juin 1995. Et il a l'intention de pousser plus loin son avantage dans cette terre normande où Jacques Chirac n'a obtenu qu'une courte majorité à la présidentielle. Conseiller général, conseiller régional, diplomate de carrière, il s'est mis, depuis deux ans, en disponibilité pour «travailler» sa circonscription à plein temps. «Quand je fais quelque chose, je le fais à fond», déclare cet homme qui a déjà une réputation d'accrocheur.
La partie ne sera pas facile. Maire de Quillebeuf depuis vingt ans, conseiller général depuis seize ans, député depuis onze ans, Ladislas Poniatowski a, lui aussi, labouré sa circonscription. «Je traite en moyenne 6 000 dossiers par an, clame-t-il avec fierté. Et j'ai obtenu, pour la plupart des communes du département, des subventions locales ou nationales, voire européennes, car nous avons fait classer l'ouest du département en zone défavorisée.»
Dans cette circonscription rurale, qui compte 12 cantons et 176 communes, la politique est une chose sérieuse. Sur les marchés, à l'arrivée des courses cyclistes, aux dîners des anciens, on discute subventions pour les agriculteurs, aides aux communes, rénovation des écoles. Alors, de Pont-Audemer à Bernay, on votera pour le mieux-disant, en tâchant de deviner qui sera du côté du manche! Qui, de Poniatowski, libéral affable et courtois, ou de Destans, haut fonctionnaire très professionnel, sera dans le camp des vainqueurs? Lequel saura le mieux tirer parti de l'A 28, qui reliera Rouen à Alençon?
Destans a démarré sa campagne avec des affiches dénonçant «Dix ans de sourires et de poignées de mains, mais quoi pour l'ouest du département, M. Poniatowski?» L'intéressé y voit un compliment. Car son fonds de commerce, justement, c'est son sourire. Il a d'ailleurs choisi comme slogan «Un contrat de confiance et d'amitié», sans faire référence ni aux leaders nationaux ni aux sigles du RPR et de l'UDF. Le socialiste reproche au libéral une certaine nonchalance, une absence de vision. Poniatowski, qui a démarré sa carrière à la Datar, se targue d'être un des principaux acteurs de l'aménagement de cette partie de l'Eure. Qui a raison? Et si c'était tout simplement la «dynamique Jospin» ou l' «élan Chirac» qui faisaient, le 1er juin, la différence?