Des éclats de rire sous les bouleaux, une domestique et ses sanglots, des doigts qui courent sur un piano... C'est l'été en Russie et Tchekhov veille sans bruit. Mais la révolution caresse ses 20 ans, le Petit Père des peuples hante jusqu'aux champs et, si le blé jaune grandit, l'ombre du drame aussi. Avec «Soleil trompeur», prix du jury au dernier festival de Cannes, Nikita Mikhalkov («Quelques jours de la vie d'Oblomov», «Les Yeux noirs», «Urga») déroule en douceur, ajuste en ré mineur son requiem pour crimes majeurs. «Il n'est pas juste que Staline ait rayé d'un coup de plume des générations entières, martèle-t-il. Il n'est pas juste que toutes ces vies soient passées par pertes et profits.» Alors, «Soleil trompeur» annule l'oubli.
1936 coule en paix. Dans sa datcha, le colonel Sergueï Kotov (Mikhalkov, himself) joue au croquet. Il aime sa femme Maroussia (Ingeborga Dapkounaïte), il aime sa fille Nadia (Nadia Mikhalkov, Mlle Mikhalkov), et ces deux elfes le mènent par le bout du nez. Les Kotov déploient la grâce des éphèmères. Mikhalkov les ploie sous son oculaire. Puis il autopsie leur destruction. Car le Parti réclame des noms. «Seul l'Homme m'importe, confie-t-il. Dans la goutte d'eau qui suinte derrière lui, on surprend le reflet du monde.» Un temps, soupir slave, il reprend: «Quand, en 1936, un mari enlaçait sa femme, il ne pensait pas forcément à Staline. Et ne songeait pas nécessairement au Kremlin quand il lui faisait un gamin.»
Elle non plus, d'ailleurs. Mais «Soleil trompeur» ne flirte pas chez les «Trois Soeurs». Et les Kotov cinglent vers l'horreur. «Tout Tchekhov tient dans cette phrase: ??Les gens mangent, mangent encore et leur destin les dévore.?? Passe-moi le fromage, je reprendrais bien du café, parfaite, ta salade... Au dessert, leur destin se brise. Net.» Le tueur débarque masqué, déguisé, grimé. Un vrai faux derche, modèle NKVD (la police secrète du moment). Dimitri (Oleg Menchikov, épatant), longtemps banni, et qui s'est - provisoirement - rattrapé depuis. Profil au rasoir, prunelle de vautour noir, il incarne le visage du pouvoir. Dimitri est l'oncle de Nadia, fut l'amant de Maroussia.
Mikhalkov possède le sens de la fausse piste et du panneau qui coulisse. «Tonton» a beau esquisser les gestes de l'adultère, il n'a - au fond - qu'une mission: purger Sergueï, le colonel, brûler Kotov, le dignitaire. «Les héros de la révolution se sont fait bouffer par ce qu'ils avaient créé, s'emporte Mikhalkov. Ils ont cru en l'hymne du Parti mais ont renié Dieu.» Pauvres Kotov, si mal armés. Qui croient aux baisers volés, aux bêtes à Bon Dieu, à leur lin blanc, à leur ciel bleu.
Ce bonheur compté, vertige annoncé, Mikhalkov s'attache à le filmer, s'acharne à l'allonger. «On ne mesure une tragédie que lorsqu'on peut la comparer à autre chose, soupire-t-il. Un jour, un ancien prisonnier m'a raconté sa détention: des vacances dans le Midi, il transpirait la soif de vie.» Nouveau silence, et puis: «Plongés dans l'épouvante, les hommes doivent rire. Leur survie est à ce prix.» Mikhalkov égrène pourtant les signes annonciateurs du cauchemar, lance des fusées dans le noir, sème des indices épars. Des chars essoufflés patrouillent dans les prés, des manoeuvres bizarres hérissent les baigneurs de masques à gaz, des boules de feu clouent l'azur de leur traînée. Elles heurtent tout ce qui bouge. Bref, symbolisent le bolchevisme, la menace, le mal rouge. «Celui qui ne pardonne ni l'individualité, ni l'indépendance, ni le talent si le talent ne le sert pas.»
Celui-là, donc. 1943. Sergueï Mikhalkov, le père de Nikita, écrit - sur demande expresse de Joseph Djougachvili - les paroles de l'hymne soviétique. Dix ans plus tard, Staline regagne l'enfer et la famille sanglote: «Enfin, pas ma mère», raconte Mikhalkov. Il descend de Tourgueniev, de Pouchkine, aime Kurosawa, a conseillé Routskoï le populiste (qui a mené la révolte du Parlement en octobre 1993) et ne le renie pas. «Pourquoi le devrais-je? Aviateur, il fut mon ami; vice-président, il fut mon ami; en prison, il resta mon ami. Je ne choisis pas mes amis en fonction de ce qu'ils font.» Franc-tireur, joueur, hâbleur, Mikhalkov assume sa petite merveille antisoviétique, en appelle au repentir, au souvenir, à l'éthique. «Chaque période doit laisser des traces, souffle-t-il. Je réprouve la destruction des monuments soviétiques.» Un mot que sa fille Nadia - le charme incarné - a du mal à mémoriser. «J'aime bien qu'elle ne sache pas ce qu'il signifie. Mais il faudra qu'elle l'apprenne. Comme le goulag, le mot et la chose appartiennent à l'Histoire.»
Au coucher de «Soleil trompeur», la petite Nadia guide son papa vers le grand départ. Les ombres courtes glissent sur la voiture noire. Un dirigeable élève le visage de Staline, démon tutélaire, dans le ciel déjà moins clair. Bientôt giclera le sang et le rouge teintera le blanc. Bientôt périront les coupables, enfin mourront les innocents. Il n'y aura pas de larmes, il n'y aura pas de cris, il n'y aura pas de drame, à peine un peu de mépris.
Pour un régime qui arrache un père à sa fille, désherbe une racine, étête une famille. «Le soleil trompeur de 1917 veille toujours sur la Russie d'aujourd'hui, avertit Mikhalkov. Le bolchevisme n'a pas disparu, il a juste changé de couleur. Le jeter à terre ne réclame pas de fièvre révolutionnaire, mais de la patience. Une évolution. Une génération.»
Celle de Nadia l'éradiquera peut-être. Nadia - qui ne sait pas encore lire - y est presque prête. Du scénario, Mikhalkov expurgeait ce qu'il fallait taire, ne racontait que le nécessaire. Mais elle a compris, Nadia. Elle a saisi en voyant Nikita-Sergueï pleurer dans ses bras. «Ce siècle a trompé la Russie, juge Mikhalkov. Mais la Russie - en montrant au monde ce qu'était le bolchevisme - a débarrassé l'humanité d'un fardeau.» Il ajoute: «Demain, cet astre peut carboniser la Chine, la Mongolie, l'Allemagne. Oui, il peut calciner de nouveau.» Car, à travers cette journée cruelle, Mikhalkov signe un film universel. In memoriam dédié aux damnés du soleil.