Si la mouette ne connaît pas de frontières, Anton Tchekhov peut donc être breton. Du moins le temps d'un film, tourné en grande partie sur l'île aux Moines (Morbihan), en septembre dernier: La Petite Lili, de Claude Miller, adaptation très libre de la fameuse Mouette. La datcha au bord d'un lac devient une demeure avec vue sur la mer, on passe du début du XXe siècle à celui du XXIe et Nina s'appelle Lili. Toujours jeune comédienne, elle ne rêve plus de théâtre mais, époque oblige, de cinéma. Et, par son ingénuité, accélère l'inéluctable fin d'une sérénité qui planait sur la famille Marceaux: la mère comédienne se fait larguer, l'amant réalisateur prend la tangente et le fils metteur en scène en herbe et en rage accomplit ses rêves d'absolu.
Afin d'assurer la modernité du texte et des jeunes personnages, Miller a d'ailleurs demandé à un auteur d'à peine 27 ans, Julien Boivent, de coécrire le scénario. «C'était un de mes élèves à la Femis: intransigeant, fou furieux, émouvant par ses idées radicales. J'ai pensé qu'il apporterait beaucoup à cette adaptation quant à son rapport aux anciens.»
En haut de l'affiche et sur le plateau: Nicole Garcia, Jean-Pierre Marielle, Bernard Giraudeau, Robinson Stévenin, Julie Depardieu et la «petite Lili», Ludivine Sagnier. Un casting qui laisse rêveur mais qui n'excite pas pour autant les maisons de production, affaiblies par la déroute de Canal + et refroidies par le nom de Tchekhov. Annie Miller, à la tête des Films de la Boissière et femme de, fera donc cavalière seule pour produire le onzième film de son mari (budget: 5 127 175 euros, très exactement), aidée, comme sur Betty Fisher et autres histoires (également de Claude Miller), par une boîte canadienne, Cinémaginaire. Le financement bouclé, on pourrait croire Annie Miller tranquille. Mais non: de ses bureaux à Joinville, elle prépare la suite du tournage, qui se déroulera dans les studios de Bry-sur-Marne, tandis que l'équipe est encore sur l'île aux Moines, profitant d'un exceptionnel début d'automne. Septembre touche à sa fin. Acteurs et techniciens arrivent à vélo sur le plateau, en l'occurrence le château Le Guerric, villégiature entre pelouse et plage. Le soleil se lève. C'est dire si la journée commence bien.
8: 30 Dans l'annexe de la maison qui fait office de loges, Nicole Garcia se fait coiffer, Robinson Stévenin se rase et Jean-Pierre Marielle s'extasie sur le baladeur MP 3 (Walkman high-tech) de Julie Depardieu. En bas, des régisseurs préparent un plat de tomates-mozzarella en vue de la première scène de la journée: un dîner!
9: 30 Il fait nuit. Les fenêtres de la maison ont été «borgnolées», ne laissant filtrer aucun rai de lumière. Le chef opérateur Gérard de Battista règle l'image dans un intérieur entièrement redécoré par Jean-Pierre Kohut-Svelko, chef déco attitré de Claude Miller (après avoir été celui de François Truffaut). Au total, un réaménagement des huit dixièmes de la demeure.
10: 30 Moteur! Les comédiens ont le nez dans leur assiette, filmés par deux caméras. Ce n'est pas du luxe: c'est du numérique. Moins cher que la pellicule 35 millimètres et d'une qualité visuelle tout aussi remarquable, les cassettes de 48 minutes autorisent autant de prises qu'on veut - aucun coût de développement. D'où une mise en scène à «double vue», la seconde étant assurée par Nathan Miler - dont le «l» en moins ne change rien à la filiation. «Son boulot est d'aller à la pêche, explique le père. Quand j'ai choisi mon angle, à lui de se placer pour trouver le sien. Et il arrive souvent à me souffler, chopant des images auxquelles je n'aurais jamais pensé.»
11: 40 Arrivée sur le plateau de l'héroïne Lili, Ludivine Sagnier. Elle ne tourne que cet après-midi, mais, ici, c'est un peu comme une colonie de vacances (le lieu et le beau temps y contribuent) et on ne reste jamais loin de ses camarades de jeu. Vue dans 8 Femmes, de François Ozon, la plantureuse jeune fille (23 ans) a été repérée par Miller bien avant, dans Gouttes d'eau sur pierres brûlantes (déjà de Ozon). Dès lors, il l'inscrit sur sa liste de comédien(ne) s favori(te) s, qu'il tient à jour depuis des années. Sagnier se souvient de sa première rencontre avec le réalisateur: «C'était à l'avant-première de Betty Fisher... Je lui ai dit que lui aussi était sur ma liste de gens avec qui je voulais travailler!» Elle se souvient également de ses essais pour le rôle: «C'était un monologue tiré de La Mouette: ?Hommes, lions, aigles et perdrix...? J'aurais tout aussi bien pu lui jouer son film L'Effrontée: je le connais réplique par réplique!»
13: 00 Coupure déjeuner. Ça sent l'iode et le chèvre chaud.
14: 30 Ludivine Sagnier et Robinson Stévenin se mettent à nu. C'est la séquence d'ouverture du film: les jeunes amants font l'amour en plein air. Miller a pris soin d'attendre quatre semaines de tournage pour mettre en scène cet instant toujours délicat pour de jeunes comédiens. Mais pas pour lui: «Je trouve beaucoup plus gênant de diriger une situation où les sentiments sont exacerbés, où on se déchire moralement... C'est plus anxiogène qu'une scène de nu, parce qu'il va falloir que je demande le maximum à mes comédiens. Et, à ce moment-là, j'ai plus le trac qu'eux.»
Vêtue d'une petite robe légère que Stévenin fera glisser, Sagnier répète en peignoir - l'air est frais sous les arbres. Tout le paradoxe est pour la costumière, Christel Birot, qui joue là sa plus grosse journée: avant chaque prise, il faut réajuster la robe, vérifier le bon fonctionnement de la fermeture à glissière, apporter le peignoir dès le moteur coupé... Un travail précis comparé au reste du film, pour lequel les comédiens n'ont pas plus de quatre costumes - dont un pyjama pour Marielle, qui dut dormir une nuit avec afin de lui donner un aspect froissé.
On nous annonce que, les réglages lumière étant au point, nous n'avons plus qu'à nous éclipser. Ludivine Sagnier nous en sait gré.
16: 00 La machine à café tourne à fond. Pendant ce temps, les régisseurs vont et viennent, chargés de rouleaux de gazon. Renseignement pris, c'est pour le couple qui s'ébat, des aoûtats habitant la vraie pelouse.
17: 00 C'est à nouveau la nuit. Marielle et Garcia sont censés regarder la télé, en réalité un poste vide agrémenté de cinq néons reliés à un variateur de lumière. Mais à quoi pense un acteur lorsqu'il fait mine de somnoler devant la télé? «A mon cachet!» sourit Marielle.
18: 15 «Journée terminée!» crie l'assistant réalisateur. Pas pour Ludivine Sagnier, laquelle enregistre un essai vidéo qu'elle enverra à une production américaine qui s'intéresse à elle. Pas pour Miller non plus, qui fonce dans sa chambre d'hôtel regarder les cassettes de rushes qu'il reçoit tous les deux jours. «Qu'est-ce qu'elle est cinégénique!» dit-il chaque fois que sa «petite Lili» est à l'écran. Confirmation vers mai 2003, si tout va bien. Aux alentours de la Croisette, si tout va très bien.