Acte I : Comment Ren Zhengfei a échappé à la misère
L'homme qui est au centre du violent conflit commercial opposant, depuis le 1er décembre 2018, l'Amérique de Donald Trump à la Chine de Xi Jinping a passé son enfance dans un misérable village de la province de Guizhou, l'une des plus déshéritées du pays. Ses parents, instituteurs tous les deux, n'avaient en rien choisi de s'installer dans cette région isolée et montagneuse. Son père y avait été déporté par les communistes au pouvoir, soupçonné d'être un capitaliste pro-occidental, au prétexte qu'il avait été employé comme comptable dans une entreprise liée au Guomindang, le régime nationaliste de Tchang Kaï-chek défait par les armées de Mao Zedong en 1949. Aîné de sept enfants, né cinq ans avant l'avènement de la République populaire de Chine, Ren Zhengfei, 74 ans aujourd'hui, a conservé de cette douloureuse entrée dans l'existence une farouche volonté de restaurer la mémoire de son père et le souvenir vivace de la faim qui, trop souvent, lui tenaillait l'estomac. "Soucieuse de devoir économiser de l'argent pour payer les études de Ren Zhengfei au lycée, sa mère, décida de ne plus servir qu'un seul dîner par jour. Aucun de ces repas n'était complet, mais cela garantissait que chaque membre du foyer restait en vie", raconte Li Hongwen dans Ren Zhengfei & Huawei: A Business and Life Biography, l'un des ouvrages officiels consacrés à Ren Zhengfei.
Pour échapper à la famine, il faut rejoindre une grande ville. Là-bas, le carnet de rationnement délivré au citoyen chinois lui garantit qu'il obtiendra de quoi se nourrir, même si c'est en faible quantité, explique un cadre de Huawei. Grâce aux sacrifices de ses parents, ainsi qu'à une part de chance, Ren Zhengfei ira en ville. Il est accepté à l'université de Chongqing, au centre de la Chine, et en sortira avec un diplôme d'ingénieur en électronique. Nous sommes au début des années 1970. Le peuple chinois est exsangue. Le Grand Bond en avant, décrété par Mao, et la Grande Famine (1958-1961), qui s'ensuivit du fait de la désorganisation du régime, a provoqué la mort de près de 45 millions de personnes.
Nous avions froid et peu de nourriture
"C'est pendant la Révolution culturelle que j'ai intégré les rangs de l'armée", rappelle Ren Zhengfei, qui fera ses débuts professionnels en devenant militaire de carrière, comme beaucoup d'ingénieurs. Pendant les années 1970, la Chine est plongée dans le chaos. Il n'y a ni agriculture ni industrie dans le pays. L'armée, le Parti et l'économie sont inextricablement liés. "Nous traversions une période très difficile. On pouvait voir cela dans la façon dont les gens s'habillaient et se nourrissaient. Chaque Chinois n'avait droit qu'à 30 centimètres de tissu. Quand j'étais jeune, on ne portait que des vêtements faits de petits morceaux assemblés", poursuit-il, dans sa biographie officielle.
En 1974, à 30 ans, Ren Zhengfei rejoint une usine dans le nord de la Chine, à Liaoyang, dans la province de Liaoning, où il a pour mission d'augmenter la production de textiles synthétiques. "Nous dormions à même le sol", se souvient-il. C'est là qu'il sera pour la première fois en contact avec la France, par le biais des machines textiles sur lesquelles il travaille et qui sont de fabrication française.
Grâce à son talent, le jeune ingénieur est promu directeur adjoint d'une autre unité spécialisée dans le génie militaire. "Il faisait souvent - 20 °C l'hiver dans la province du Nord-Est où j'étais affecté. Nous avions froid, peu de nourriture... Mais cette usine était l'un des rares endroits où je pouvais lire pour comprendre et me former aux technologies les plus récentes", raconte-t-il dans la biographie. La lecture, au temps des gardes rouges, de 1966 à 1968, pouvait mener en prison, tant elle était considérée comme une activité antirévolutionnaire.
Il n'y a pas que l'armée qui va aider l'ambitieux et coriace Ren Zhengfei à s'extraire de sa condition. A la même époque, il épouse sa première femme, Meng Jun, ancienne garde rouge et fille du vice-gouverneur de la province du Sichuan. Le couple a deux enfants : Meng Wanzhou - la directrice financière de Huawei arrêtée au Canada le 1er décembre 2018 - et Ren Ping, vu un temps comme son successeur.
En se mariant avec la fille d'un dignitaire, le militaire quitte le rang des proscrits. Il est remarqué pour ses initiatives technologiques et devient membre de la Commission nationale des sciences, un organe officiel de première importance siégeant à Pékin. En 1978, il adhère enfin au Parti communiste chinois. "La Chine voulait des chefs qui soient jeunes, professionnels, éduqués et révolutionnaires. Ce que j'étais." Ren Zhengfei entre au douzième Congrès, instance dirigeante de la Chine: "J'étais un "geek", je ne comprenais rien à la politique...", minimise alors le patron de l'équipementier télécoms. Dix années d'effort auront été nécessaires pour que les antécédents de son père, considéré comme un "capitaliste", soient oubliés.
En 1984, l'Armée populaire de libération renvoie à la vie civile une partie de ses effectifs. "Je voulais atteindre le grade de lieutenant-colonel, mais j'ai été démobilisé avant", regrette Ren Zhengfei. Grâce à ses connaissances pointues en électronique et à l'appui de son beau-père, il décroche, avec sa femme, un emploi dans une entreprise pétrochimique, la South China Oil Corporation, à Shenzhen, dans le sud-est du pays. Le salaire est faible, et il s'y ennuie vite. La ville est alors la première des sept zones économiques spéciales de Chine, si près de Hongkong, où l'on peut entreprendre librement. On y trouve une myriade d'entreprises, de la production d'objets en plastique à la conception de composants électroniques. Il démissionne et fonde en 1987, avec cinq amis, une dizaine de soutiens et 21 000 yuans (2775 euros) de capital, Huawei Technologies, dont l'activité consiste alors à importer de Hongkong des commutateurs de téléphone.
A 43 ans, Ren Zhengfei féru de technique, a compris l'importance des télécoms. Spécialiste d'électronique de pointe, très proche de l'armée, dont il est un vétéran, et du pouvoir communiste. Selon un rapport du Congrès américain, en octobre 2012, l'homme aurait collaboré à la division d'intelligence électronique de l'Armée populaire de libération. Le pays bouillonne. Ils sont des centaines d'entrepreneurs à se lancer dans les affaires. Tous croient en leur chance. Mais Ren Zhengfei, lui, a déjà beaucoup d'atouts en main.
Acte II : Quand la culture militaire guide son management
Les fondateurs de la "start-up" Huawei, dont le nom signifie "exploit chinois" et, lu à l'envers, "pour la Chine", se heurtent aux multinationales étrangères, comme Alcatel, Nortel ou Nokia, qui verrouillent le marché des grandes villes chinoises. "J'ai dû me faire violence pour rester dans les télécoms. Je me suis vite rendu compte qu'un petit acteur ne pouvait pas s'attaquer à ce marché. Pour réussir, il fallait insister et se forcer à y rester", explique Ren Zhengfei dans le livre de Li Hongwen.
L'ancien militaire va se tourner vers les villes de province négligées par les grands acteurs du secteur. Une multitude grandissante de techniciens et de commerciaux quadrille cette Chine périphérique pour diffuser à prix réduit les équipements Huawei. "Ren Zhengfei applique un précepte issu du Petit Livre rouge de Mao: utiliser la campagne pour encercler et finir par capturer les villes", assure à L'Express Liu Shengjun, directeur adjoint au Centre de recherche en finance internationale de la China Europe International Business School, à Shanghai.
Un actionnariat opaque
Les dix premières années de Huawei ont été des années de "fer" selon les témoignages d'anciens employés. Ren Zhengfei n'hésite pas à se montrer brutal, cassant et humiliant avec ses subordonnés. "Et puis, soudain, nous avons décollé de façon complètement folle...", se souvient un ancien cadre chinois. "Les gens se doutaient que quelque chose se produisait. Mais quoi? Cela demeurait un mystère, même au sein de l'entreprise." Portée par la voix des notables de la Chine profonde, la bonne réputation de l'entreprise remonte jusqu'au pouvoir central.
En 1994, Jiang Zemin reçoit Ren Zhengfei pour lui demander des "conseils".
Grâce à cette proximité avec le président, le portefeuille de commandes s'épaissit. Les gains financiers augmentent et sont investis en priorité dans la recherche et le développement. Car, à la différence de ses concurrents occidentaux, Huawei n'a pas d'actionnaires extérieurs à rémunérer. Huawei est détenu par Ren Zhengfei (1,14 %), par sa famille, mais surtout par ses salariés, selon un système d'actionnariat salarial présenté comme innovant pour la Chine, mais entouré d'opacité. "Huawei Technologies est une société privée entièrement aux mains de son personnel", lit-on dans le rapport annuel de 2018, précisant que l'entreprise appartient à 98,9 % aux 96768 actionnaires salariés regroupés dans Huawei Trade Union Committee, le syndicat maison... soumis pour sa part, comme il est d'usage, à la tutelle directe du Parti communiste chinois.
Huawei obtient de bâtir le premier réseau national de communication de l'Armée populaire de libération (APL). Mises en confiance, les grandes banques du pays lui ouvrent leurs lignes de crédit. L'Etat lui a-t-il demandé en échange des contreparties, comme celles d'ouvrir ses serveurs aux grandes oreilles du régime qui surveille tous les Chinois? Impossible de l'affirmer. Entre 1998 et 2000, le chiffre d'affaires de Huawei bondit de 1,2 à 2,9 milliards d'euros.
Deux décennies plus tard, lors d'un entretien avec des cadres du groupe au siège de Huawei, Ren Zhengfei expliquera, à sa manière, le secret de cette réussite: "D'abord et avant tout penser à nos clients et pas à nos concurrents."

Le fondateur de Huawei Ren Zhengfei au Forum économique mondial de Davos (Suisse) le 22 janvier 2015.
© / afp.com/FABRICE COFFRINI
Dans le courant des années 2000, Ren Zhengfei va lancer Huawei à l'assaut des marchés internationaux. Il s'aligne sur la stratégie de l'Etat qui recommande aux grands groupes chinois publics ou privés de "sortir des frontières". Depuis lors, on estime que Huawei a bénéficié d'un total cumulé de près de 40 milliards de dollars d'aides d'Etat indirectes versées par la China Development Bank.
Pour s'imposer à l'export, Ren Zhengfei suit la stratégie employée par les généraux maoïstes: "Frapper de toutes ses forces un point précis et, une fois la brèche ouverte, s'attaquer au reste de la muraille." En interne, il demande aux employés de Huawei d'imiter la nature sanguinaire du loup, son intrépidité, sa résistance aux conditions difficiles, à la faim, et sa capacité à travailler en équipe.
Ses premiers pas en dehors de l'empire du Milieu sont prudents. Le groupe fournit ses voisins du Sud-Est asiatique. Il s'implante en Afrique, au Kenya, dès 1998. En 2002, il pénètre sur le marché indien après avoir mis un pied au Texas, à Plano, avec la création de sa filiale FutureWei. Deux ans plus tard, Huawei ouvre une brèche en Europe: un contrat 3G de 230 millions d'euros pour développer des stations télécoms chez le petit opérateur néerlandais Telfort. La solution technique est excellente. Et les prix d'un tiers inférieurs à ceux des offres concurrentes. L'année suivante, British Telecom annonce, dans le cadre du programme 21 Century, Network, un investissement de 10 milliards de livres sterling dont profitent huit fournisseurs, parmi lesquels Huawei, qui décroche là un gigantesque contrat. Arrivé en France en 2003, un pays que Ren Zhengfei juge "romantique", Huawei décollera en 2010 en obtenant l'implantation du réseau de fibre optique national pour l'opérateur SFR.
En 2013, Huawei, qui fournit désormais un catalogue complet de solutions numériques (clouds, portables, micro-ordinateurs...), réalise 70 % de son chiffre d'affaires à l'export. L'entreprise de Shenzhen devient le deuxième plus grand groupe de télécoms du monde, derrière le suédois Ericsson mais devant Nokia, Cisco et le chinois ZTE.
Une direction mystère pour les non-initiés
En Afrique, le groupe contrôle plus de 70 % des réseaux 4G du continent et a installé plus de 50000 kilomètres de fibre optique dans une quarantaine de pays. "Pour monter ces réseaux, Huawei a débauché les meilleurs ingénieurs du monde des télécoms", confie Jeremy Rubel, un consultant expert des questions Chine-Afrique. "Quand les Chinois investissent à l'étranger, ils ne veulent pas tuer la poule juste pour avoir un oeuf. Ils savent que les meilleures innovations viennent de l'Occident et cherchent donc à en profiter. Pas à les copier ni à les voler." Partout dans le monde, Huawei travaille avec les plus grandes entreprises du secteur, comme Orange ou Vodafone. "Leurs matériels sont d'une remarquable fiabilité. Et, en 5G, ils ont deux années d'avance dans les méthodes d'industrialisation sur leurs concurrents", précise Arthur Dreyfuss, secrétaire général du groupe Altice qui détient l'opérateur SFR (et le journal L'Express). Fin 2018, le chinois double Apple, en devenant le deuxième vendeur de smartphones mondial, derrière le coréen Samsung. Le premier modèle Huawei avait été livré en 2009.
A la tête de ce qui est devenu un empire technologique de 188 000 salariés, Ren Zhengfei, qui roulait récemment en voiture d'occasion, dirige Huawei comme on commande une armée. Son livre de chevet, apprend-on dans Huawei, une success story à la chinoise, de Yang Shaolong (éd. Nuvis), est le traité de stratégie militaire De la guerre, du général prussien Carl von Clausewitz. Il relit aussi régulièrement "les trois principes sur lesquels insistait le général Douglas MacArthur, lorsqu'il dirigeait l'académie militaire de West Point : "Devoir, honneur, patrie". Un slogan qu'il complète en "Devoir, honneur, affaires, patrie", imprimé sur l'énorme bannière rouge accrochée au fronton de l'université Huawei. On entre dans le groupe comme on s'engage et sa direction opérationnelle, élue et tournante, demeure un mystère pour les non-initiés, souligne, pour sa part, François Godement, coauteur pour l'Institut Montaigned'un rapport Huawei accablant. Ren Zhengfei en est le chef spirituel et autoritaire et il attend de ses hommes obéissance et dévotion.
Les milliers de nouvelles recrues embauchées chaque année suivent un cours de six mois comprenant deux semaines d'initiation "culturelle" sur le campus de Shenzhen et un stage sur le terrain. Ainsi les ingénieurs de Huawei sont intervenus bénévolement lors du tsunami au Japon, en 2011, et du cyclone qui a dévasté le Zimbabwe en mars dernier. Moments cruciaux où les nouveaux "Huawéiens" sont supposés acquérir "l'esprit de loup". "Cette agressivité affichée à l'intérieur de l'entreprise est en contradiction avec l'esprit gagnant-gagnant prôné publiquement par Ren Zhengfei vis-à-vis de ses partenaires internationaux", note François Godement.
Acte III : Où le tycoon est suspecté d'espionnage
Le coup est rude pour Ren Zhengfei. Le 1er décembre 2018, sa fille aînée, Meng Wanzhou (47 ans), no 2 du groupe, en partance pour Mexico, est arrêtée à Vancouver (Canada), à la suite d'une demande d'extradition formulée par les Etats-Unis. Parmi les chefs d'inculpation émis à l'encontre de la directrice financière, de fausses déclarations bancaires concernant Skycom, une holding hongkongaise qu'elle a présidée de 2008 à 2009 et qui, via sa filiale mauricienne Canicula, aurait livré des matériels et technologies d'origine américaine sous embargo, en Iran, mais aussi en Syrie. Si elle est expulsée vers les Etats-Unis, Meng Wanzhou - toujours placée sous surveillance au Canada - risque jusqu'à trente ans de prison ferme.
A travers sa fille, détentrice de tous les secrets de l'entreprise, c'est le père qui est visé. Depuis quinze ans, la CIA soupçonne le patron chinois de travailler en sous-main pour le gouvernement de Pékin. Huawei installerait des portes dérobées (backdoors) sur ses téléphones portables et ses serveurs télécoms, permettant aux autorités chinoises d'espionner conversations et données. "Nos produits sont utilisés par 3 milliards de personnes dans plus de 170 pays. Pour ce qui est de la protection de la vie privée, nous serons toujours du côté de nos clients", s'insurge Ren Zhengfei dans une interview donnée à la presse chinoise, le 15 janvier 2019, depuis son siège de Shenzhen.
250 millions de dollars pour pénétrer les réseaux américains
Malgré les menaces de rétorsion de Pékin, en mai 2019, Donald Trump interdit par décret aux entreprises américaines et à leurs partenaires toute collaboration avec le groupe chinois à la fin d'un préavis de 90 jours. Immédiatement, Google annonce que les mobiles Huawei n'auront plus le droit d'utiliser Android, son système d'exploitation. A la suite de la décision des Etats-Unis, l'Australie, la Nouvelle- Zélande, Taïwan, le Japon ou encore le Royaume-Uni écartent Huawei de la liste de leurs fournisseurs de réseaux. Même si elle s'inscrit dans le cadre plus large d'un conflit commercial avec la Chine, la décision de Trump repose la question des liens existants entre Ren Zhengfei, Huawei et le pouvoir chinois.
Un câble diplomatique du département d'Etat américain datant de 2007, révélé par WikiLeaks, affirme que la soeur de l'amiral chinois Liu Zhuoming se serait appuyée sur Huawei pour des ventes d'armes à l'étranger. Cette femme serait un prête-nom pour l'APL opérant au coeur de Huawei. En 2011, un rapport de l'Open Source Center, une branche des services secrets américains appartenant à la CIA, pointe les liens étroits existant entre Huawei et le redoutable Guoanbu (ministère de la Sécurité de l'Etat), chargé du contre-espionnage et du renseignement extérieur. Dans ce texte, on découvre la liste des cadres de Huawei qui auraient des relations avec les services chinois. Parmi eux, Sun Yafang, l'une plus proches collaboratrices de Ren Zhengfei, qui assure avec lui la présidence tournante du groupe, aurait appartenu au Guoanbu avant son entrée à la direction de Huawei. La CIA affirme ainsi que c'est elle qui aurait obtenu 250 millions de dollars de subventions versées par le Guoanbu pour que le groupe chinois contribue au programme d'espionnage destiné à pénétrer les réseaux de télécommunications américains. Huawei a démenti ces accusations face à une commission d'enquête du Sénat américain, en 2012, sans toutefois répondre à toutes les interrogations.
"Pour espionner les autres pays, la Chine utilise des entreprises qui, en surface, n'ont aucune relation avec l'Etat, mais qui, en réalité, travaillent pour lui", affirme Kenneth de Graffenreid, dans le New York Times. Pour l'ancien directeur adjoint du contre-espionnage américain, Huawei entretient des liens étroits avec le régime, comme tous les équipementiers chinois des télécoms. Une certitude pour la CIA, qui surveille depuis longtemps les communications de Huawei à Shenzhen, selon des informations révélées par WikiLeaks. D'après les chercheurs américains de la Rand Corporation, il existerait, en Chine, un "triangle digital": entreprises, instituts de recherche et agences gouvernementales "travaillent ensemble et secrètement", affirme un analyste rappelant que Huawei est l'un des fournisseurs de l'armée chinoise. "Imaginer qu'une entreprise, qui bénéficie des subsides de l'Etat pour se développer, puisse ne pas répondre aux ordres du Parti est un non-sens", conclut un diplomate occidental en poste à Pékin.
En janvier 2017, les responsables informatiques du siège de l'Union africaine (UA), à Addis-Abeba (Ethiopie), découvrent que leurs serveurs tournent à plein régime entre minuit et 2 heures du matin. Après enquête, il s'avère que les machines envoient un flot de données en direction de Shanghai vers de mystérieux serveurs. Le bâtiment a été offert clefs en main en 2012 par la Chine, et l'équipement télécoms, fourni par Huawei. Qui justifie les fuites de données par des failles de sécurité involontaires. Mais l'UA modifie en urgence ses protocoles de sécurité informatique... et change de fournisseurs.

Ancien militaire, Ren Zhengfei aurait laissé l'armée chinoise utiliser les équipements Huawei pour espionner des pays sensibles. ici avec l'ancien premier ministre Wen Jiabao.
© / L'Express
Ren Zhengfei a toujours nié ces accusations. En mai dernier, il s'en est pris frontalement aux Etats-Unis. Dans une interview donnée à la presse chinoise et largement diffusée, il assure que Huawei est prêt à une confrontation "inévitable" avec les Américains. Une véhémence inhabituelle chez cet homme, d'ordinaire plus diplomate : affirmer à l'étranger que Huawei est une multinationale comme les autres et répéter en Chine que le groupe travaille "avec le gouvernement à un niveau que la plupart des multinationales ne connaissent pas". Prudent quant aux conséquences des incompréhensions que ce double discours pourrait engendrer en Chine, où les disparitions subites de patrons sont légion, Ren Zhengfei recommande à ses employés lors d'un séminaire d'entreprises organisé en début d'année à Shenzhen de "garder la tête froide, d'écouter et de suivre le Parti et de ne pas dire ce qui ne devrait pas l'être".
"Ren Zhengfei avait prévu cette crise avec les Etats- Unis. Il réfléchit depuis 2004 aux alternatives technologiques pour l'entreprise", indique-t-on en interne. Huawei travaillerait depuis 2012 sur Hongmeng, un système d'exploitation maison pour remplacer Android sur ses smartphones. "Nous ne nous attendions pas à ce qu'ils nous attaquent sur autant d'aspects", reconnaît cependant Ren Zhengfei dans un entretien accordé à Bloomberg le 17 juin. Selon lui, Huawei verra son chiffre d'affaires fondre de 115,5 à 87,8 milliards d'euros en 2019, anticipant une reprise en 2021. La meilleure défense de Ren Zhengfei pourrait venir de ses clients. "Si l'Europe renonce à Huawei, les prix bondiront et nous prendrons deux ans de retard sur les Américains", estime Arthur Dreyfuss en tant que président de la Fédération française des télécoms. Le géant Google, sans faire machine arrière, a indiqué que cesser de collaborer avec Huawei reviendrait à faire reculer la sécurité américaine en isolant l'équipementier. Une modération partagée par Russell Vought, chef du bureau de la gestion et du budget de Donald Trump, qui recommande de reporter l'application des sanctions américaines à... 2022.
Signe que Ren Zhengfei demeure maître de son destin, l'inauguration, début 2019, d'un tout nouveau campus Huawei à Dongguan, dans la banlieue industrielle de Shenzhen. Un site gigantesque de 9 kilomètres carrés où l'on trouve des arches inspirées de Vérone, des bâtiments haussmanniens évoquant Paris et une reproduction grandeur nature du château de Heidelberg. Mais aucune copie de la Maison-Blanche.
