L'EXPRESS : De quoi le pécressisme est-il le nom ?

Patrick Stefanini : D'une droite extrêmement ferme sur le régalien - et cela fait une différence considérable avec le macronisme - et d'une droite libérale et réformatrice qui donne la priorité à la capacité d'initiative des créateurs de richesses et des chefs d'entreprise, l'Etat n'intervenant que pour une meilleure répartition de ces richesses.

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Est-ce vraiment suffisant pour se démarquer des autres candidats de droite mais aussi d'Emmanuel Macron ?

Il y a entre Valérie Pécresse et eux une autre différence fondamentale : comme elle le dit elle-même, elle privilégie la politique par la preuve. Elle ne verse pas dans la pétition de principe, dans les déclarations générales, dans les coups de communication. Sa priorité a toujours été de faire. Elle formule des propositions qu'elle essaye, aussitôt énoncées, de transformer ou de présenter sous forme d'exemples concrets. Les autres candidats de droite se soucient probablement moins qu'elle d'accompagner leurs idées d'une démonstration sur la façon de les mettre en oeuvre.

<i>"Valérie Pécresse n'est pas une candidate de substitution à Emmanuel Macron !" </i>

Quant au macronisme, il participe beaucoup d'opérations de com' ou de postures. Valérie Pécresse n'est pas une candidate de substitution à Emmanuel Macron ! L'actuel président de la République est devant les sujets régaliens comme une poule devant un couteau. Ce n'est pas sa culture personnelle, il a fait sa carrière à l'Inspection des finances puis dans la banque d'affaires. De surcroît, son bilan sur les sujets d'autorité est particulièrement mince.

Les Français ont le sentiment qu'Emmanuel Macron veut tout faire et veut que l'Etat fasse tout, mais qu'en pratique et pour l'essentiel il n'est pas allé au bout de ses réformes et qu'il ne reste pas grand-chose de ses intentions initiales. En revanche, il communique beaucoup. Le chef de l'Etat est en campagne permanente. Il surfe sur l'actualité, on l'a vu avec les événements dramatiques de Marseille. Trois morts en une nuit et le président annonce qu'il présentera quelques jours plus tard un grand plan pour Marseille : si ce n'est pas de la com', je ne sais pas ce que c'est. Mais combien de Français penseront-ils que ce plan, présenté sans doute en grande pompe devant un aréopage de ministres, changera quoi que ce soit à la situation de cette ville à huit mois de la présidentielle ? La communication fait partie de la fonction présidentielle, mais nos concitoyens sont parfois las que le président se donne en spectacle.

<i>"Sa présidence sera celle d'une femme qui entraîne, qui mobilise. A l'opposé de la présidence jupitérienne et verticale" </i>

J'ajoute que Valérie Pécresse est une cheffe d'équipe. Elle fait confiance aux élus et aux corps intermédiaires. Sa présidence sera celle d'une femme qui entraîne, qui mobilise. A l'opposé de la présidence jupitérienne et verticale qui paralyse les autres acteurs de la société française. Valérie s'appuiera sur ceux qui savent faire.

Le bilan du président de la République est donc nul à vos yeux ?

Le président ne pourra pas échapper au débat sur ses résultats. Sur les sujets économiques et sociaux, la crise des Gilets jaunes provoquée par les maladresses du gouvernement et une absence totale de concertation, puis la crise sanitaire ont ruiné les ambitions du président de la République. Que reste-t-il de la réforme des retraites ou de celle de l'assurance chômage dont les pénuries de main d'oeuvre dans de nombreux secteurs soulignent pourtant l'urgence ?

Sur les sujets d'autorité, le bilan, je vous l'ai dit, est mince. Prenons-les un à un. En commençant par la sécurité. Qu'il s'agisse des arrestations, du démantèlement des réseaux, de l'endiguement des règlements de compte, les résultats de la lutte contre la drogue, que le ministre de l'Intérieur avait érigée en sujet prioritaire, se font attendre. Monsieur Attal nous accuse de manquer d'idées et de propositions. Le gouvernement, lui, manque totalement de vision stratégique. La drogue ne tombe pas du ciel, il n'y a pas de champs de pavot, ni de culture industrielle du cannabis en France. La drogue vient de l'étranger, de pays situés de l'autre côté de la Méditerranée, puis elle transite notamment par l'Espagne. C'est bien de décréter la guerre aux trafiquants de drogue mais ce serait encore mieux de s'en prendre à la racine du problème : la politique de certains Etats qui laissent prospérer les réseaux pourvoyeurs de la drogue en France. Il est vrai que le contrôle de nos frontières n'est pas à la mode chez Emmanuel Macron. Il est vrai aussi que le "en même temps" cher au président masquait une tergiversation quant à la notion même de sanction et une compréhension coupable pour la culture de l'excuse.

C'est le même immobilisme sur l'immigration. Le chef de l'Etat avait parié sur l'Europe, il espérait la refonte du règlement de Dublin. En chantier depuis quatre ans, cette refonte s'est perdue dans les limbes.

Même chose pour l'éloignement des clandestins. La quasi-totalité des demandeurs d'asile déboutés n'est pas éloignée du territoire national. Le président a cru pouvoir faire confiance à la renégociation de la directive retour mais là encore, c'est un échec, la renégociation n'a abouti à rien. Nous nous en sommes tristement aperçus avec ce Tunisien auteur de l'horrible attentat à Notre-Dame de Nice. Avant d'arriver en France, il s'arrête en Italie où il est visé par une obligation de quitter le territoire. Mais on le laisse libre d'aller et venir et donc de rejoindre notre pays.

Le choix d'Emmanuel Macron de s'en remettre exclusivement à d'hypothétiques progrès européens se traduit par des résultats extrêmement minces. Les flux migratoires n'ont jamais été aussi importants qu'en 2019. S'ils ont baissé ensuite, ce n'est pas grâce à l'action du gouvernement français. C'est la crise sanitaire qui a engendré une baisse artificielle des flux.

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En 2017, vous analysiez que la cause de la défaite de la droite à la présidentielle résidait dans la perte de l'électorat populaire. Depuis, avez-vous trouvé comment le reconquérir ?

Nous y travaillons. Avec un certain nombre de propositions que Valérie Pécresse a commencé à formuler et qu'elle affinera dans les prochaines semaines. Dans son discours de rentrée à Brive, elle s'exprimera sur la question du pouvoir d'achat. Depuis quinze ans, le pouvoir d'achat des Français a décroché par rapport à celui des Allemands : Valérie Pécresse entend bien y remédier dans la durée.

Quel est le bon clivage selon vous à l'aube de cette présidentielle ? Progressistes/Conservateurs ? Elite/Peuple ? Fermés/Ouverts ?

Ce sont des résumés, qui ne sont pas nécessairement erronés. La candidature de Valérie Pécresse se place sous plusieurs emblèmes. Comme je l'ai dit, elle croit à l'ordre, aux vertus de la sécurité, de flux migratoires contrôlés. Elle croit aussi à la liberté pour les acteurs économiques et elle pense que cela passe par la diminution de la pression fiscale qui exige qu'on ait une maitrise des dépenses qu'on a complètement perdue de vue avec la crise mais qu'il va falloir retrouver. Elle pense également que notre pays est confronté à un gigantesque défi : celui de la débureaucratisation. Et que cet exercice facilitera la reprise de la croissance. Enfin, le troisième pilier essentiel à ses yeux est la notion de dignité. Le président a une posture extrêmement verticale, il accorde peu de considérations aux corps intermédiaires, il ne fait guère confiance aux élus locaux et aux individus. Valérie Pécresse considère qu'il commet là une erreur et qu'il faut toujours avoir le souci du respect et de la dignité des Français.

Vous n'avez pas tout à fait répondu à la question du nouveau clivage qui d'ailleurs peut être tout à fait autre dans six mois...

Notre électorat a la hantise de voir la France se disloquer en une mosaïque de communautés qui s'ignoreraient avant peut-être de s'affronter. Ce n'est pas par hasard que le concept de nation archipel a fait son apparition pendant le quinquennat d'Emmanuel Macron. Valérie Pécresse en est consciente : elle sait qu'elle sera jugée sur sa capacité à rassembler les Français, en restaurant la paix publique bien sûr, mais aussi en donnant à chacun le sentiment qu'il a sa chance et en faisant partager par tous nos concitoyens la conviction qu'en unissant leurs forces ils assureront la pérennité de la Nation dans un monde de plus en plus dangereux. Ceci dit, chaque présidentielle apporte son lot de surprises et le processus de cristallisation de l'opinion publique est loin d'être achevé car la crise sanitaire la met sous cloche.

Mais je crois vous avoir répondu sur les clivages. Les Français aspirent à une société davantage ordonnée, davantage attachée à la prise en compte des aspirations de nos concitoyens. Ils attendent qu'on garantisse leur sécurité à l'intérieur du territoire national comme à l'égard des périls qui peuvent menacer la société française à l'extérieur. Ce premier clivage nous sépare du président de la République et de la gauche française entendue au sens large. La liberté représente aussi un clivage car on voit bien qu'un certain nombre de forces politiques ne sont pas aussi sensibles à ce sujet que l'est Valérie Pécresse.

<i>"Valérie Pécresse est favorable à une large décentralisation qui cesse de considérer les acteurs locaux comme les supplétifs de l'Etat"</i>

A quoi ou à qui pensez-vous ?

Le président nous avait annoncé une grande réforme censée redonner de la liberté aux collectivités territoriales et nous avons eu une série de petites lois, la loi Lecornu, puis le projet de loi 4D, mais enfin, on est très loin du souffle dont on a besoin en matière de décentralisation !

Valérie Pécresse est favorable à une large décentralisation qui cesse de considérer les acteurs locaux comme les supplétifs de l'Etat, qui leur accorde de vraies responsabilités, qui leur transfère de vrais blocs de compétences, et qui s'accompagne de la définition d'indicateurs de résultats car la décentralisation ne doit pas être un chèque en blanc fait aux collectivités locales.

Et le clivage droite-gauche, vous paraît-il encore pertinent ?

Je crois que la droite est davantage attachée à l'ordre et à la liberté que ne le sont la gauche et la majorité présidentielle, si on veut bien juger cette dernière sur ses résultats.

Valérie Pécresse a deux autres priorités qui rendent sa candidature très spécifique. Premièrement, l'éducation. C'est la première fois qu'un candidat de droite met à ce point en évidence la priorité absolue que représente la reconstruction de notre système éducatif par rapport aux autres enjeux. C'est la clef pour l'insertion professionnelle et pour l'intégration. Mais c'est la clef aussi pour l'apprentissage de la vie en société et du respect que nous devons aux autres, respect qui fait si cruellement défaut aujourd'hui à la société française. Enfin, c'est une clef pour l'ordre et pour l'espoir. Valérie utilise le concept de "nation éducative". La réforme conduite par Jean-Michel Blanquer, quoi qu'allant dans la bonne direction, est radicalement insuffisante. Depuis trop longtemps, la France descend les échelons du classement Pisa.

Deuxièmement, l'écologie. Valérie plaide non pas pour une écologie punitive mais pour une écologie pratique qui s'appuie sur les atouts incontestables de la France. Elle souhaite que la France continue à moderniser le nucléaire, tout en développant les énergies renouvelables.

<i>"Il ne nous a pas échappé que le président manque cruellement d'empathie à l'égard de nos concitoyens et des problèmes qu'ils peuvent rencontrer dans leur vie quotidienne"</i>

Vous avez été directeur de campagne de Jacques Chirac en 1995, est-ce qu'il ne manque pas aux candidats de droite actuels un atout fondamental : l'humain, la capacité à tisser un lien affectif avec les Français. Cette empathie qu'on reconnaissait à Chirac et qui a conduit les Français à nourrir une forme d'affection pour lui. Cette empathie dont on dit Macron dépourvu et qui donnerait à un candidat plus chaleureux une chance de se démarquer.

Oui, c'est l'un de nos enjeux. Il ne nous a pas échappé que le président manque cruellement d'empathie à l'égard de nos concitoyens et des problèmes qu'ils peuvent rencontrer dans leur vie quotidienne.

Ce n'est pas l'image de Valérie Pécresse, elle s'intéresse à un spectre très large de problèmes qui affectent le quotidien de nos concitoyens. Pendant la crise sanitaire, elle s'est imposée sur toute une série de sujets, la fourniture des masques, etc. Elle était même prête à aller plus loin mais le gouvernement ne l'a pas souhaité.

Elle a démontré dans sa gestion de la crise sanitaire, alors que les compétences de la région étaient modestes en matière de santé, une vraie capacité d'action et d'empathie. Elle s'intéresse à tous les aspects de la vie de nos concitoyens, et elle le fait spontanément et avec coeur.

Mais quand elle déclare dans un entretien au Point : "Je suis 2/3 Merkel et 1/3 Thatcher", on ne peut pas vraiment dire qu'elle endosse le costume de la candidate du coeur...

Je ne suis pas d'accord. Il faut se souvenir des conditions dans lesquelles Madame Thatcher est arrivée au pouvoir. Elle était portée par une vraie aspiration de la société britannique qui n'en pouvait plus des syndicats "jusqu'au boutistes", des grèves à répétition et de l'affaiblissement de l'économie. Valérie Pécresse retient de Margaret Thatcher la conviction que l'essentiel de la création de richesses se fait dans les entreprises et qu'il faut veiller à protéger la liberté d'entreprendre car ce sont les entreprises qui créent de l'emploi. Et bien sûr sa capacité à prendre des décisions en privilégiant l'intérêt national. Valérie Pécresse ne sera pas dans les discours mais dans la décision et l'action au service de la France. Je crois que les Français en ont assez des discours, des postures, des hommes et des femmes qui sont en permanence dans l'image.

La volonté d'agir de Valérie Pécresse, son attention aux problèmes de vie quotidienne, son extraordinaire détermination, son souci de l'unité de la Nation susciteront, j'en suis convaincu, une véritable empathie entre elle et les Français.

Quant à madame Merkel, ce n'est pas pour rien qu'elle termine son quatrième mandat de chancelier. Elle prend à bras le corps les préoccupations des Allemands. Elle aussi donne la priorité au "faire". Elle aussi privilégie les résultats. Elle aussi sait construire les coalitions et les compromis nécessaires pour aboutir à transformer des idées ou des concepts en réalités durables. Et ses convictions européennes ne l'ont jamais conduite à faire passer au second plan les intérêts de l'Allemagne.

Être la candidate du coeur, c'est aimer les Français, mais c'est aussi aimer la France en ayant comme seule préoccupation de la servir.

Au début de l'été, vous disiez la victoire possible à droite à condition que cette dernière soit "responsable et disciplinée", êtes-vous optimiste ?

Nous allons voir... Je disais aussi que je regrettais que la direction de LR ait tardé à mettre en place les outils de départage. La période est inédite, la règle du jeu n'est pas complètement définie, un des candidats au moins affiche sa volonté de ne pas se soumettre à une primaire. Autant de difficultés qui peuvent décourager l'électorat de la droite et du centre. Mais la crise sanitaire nous offre un répit d'une certaine façon. Si aucun candidat naturel ne s'est imposé mi-septembre, nous mettrons en place ce système de départage auquel tout le monde devra se plier sous peine de suicide politique.

<i>"Depuis six mois, Xavier Bertrand peine à expliquer de manière convaincante pourquoi il serait le seul à pouvoir se dispenser d'une concurrence organisée avec ses pairs"</i>

En refusant de participer à la primaire, Xavier Bertrand peut-il détruire la droite ?

Il peut d'abord se détruire lui-même ! Depuis six mois, il peine à expliquer de manière convaincante pourquoi il serait le seul à pouvoir se dispenser d'une concurrence organisée avec ses pairs. Il n'est pas le seul à avoir quitté Les Républicains, Valérie Pécresse l'a fait aussi. Il a gagné les élections régionales, mais Valérie aussi. Pourtant, elle accepte de se soumettre à une procédure qui a pour but de forger un candidat de rassemblement.

Voyez-vous dans le refus de saisir cette opportunité de créer une dynamique un aveuglement ou de la peur ?

Depuis de Gaulle et Pompidou, aucun des candidats de droite, quel que soit son charisme ou la puissance de ses convictions, n'a été dispensé d'affronter une certaine forme de concurrence. Jacques Chirac a été élu en 1995 après une compétition compliquée avec Edouard Balladur. A l'époque, il n'y avait pas de primaire. Cette confrontation a été d'une extraordinaire brutalité mais elle n'a pas empêché Chirac de l'emporter à la présidentielle. Certains pensent même que cela l'a obligé à se dépasser.

<i>"Dire que la primaire de la droite a fait perdre François Fillon en 2017 est une plaisanterie de garçon de bain. Elle lui a donné un bel élan que seule l'affaire Penelope a brisé"</i>

Quant à Nicolas Sarkozy, il a eu à affronter pendant deux ans une concurrence larvée avec le Premier ministre Dominique de Villepin : les épisodes rudes n'ont pas manqué, rappelez-vous l'affaire Clearstream. Pourtant, là encore, Nicolas Sarkozy en est sorti renforcé. Bref, je ne connais pas de candidat de droite, sauf les Présidents sortants, qui n'ait eu d'abord à affronter la concurrence au sein de son camp. Le vainqueur en est toujours sorti grandi dans la perspective de la présidentielle.

Dire que la primaire de la droite a fait perdre François Fillon en 2017 est une plaisanterie de garçon de bain. Elle lui a donné un bel élan que seule l'affaire Penelope a brisé.

Mais quel sens pour Valérie Pécresse d'être candidate à la primaire de la droite si elle a en face d'elle Philippe Juvin, Eric Ciotti et Michel Barnier ?

Chacun a le droit d'avoir des ambitions à condition qu'elles se confrontent aux aspirations des Françaises et des Français. Il n'y a pas de petits candidats, il y a des hommes et des femmes qui ont des talents, des expériences, des convictions. Des coalitions peuvent se constituer. Nous verrons. Valérie Pécresse aime à dire que la droite dispose d'une formidable équipe. Sa détermination, sa volonté de rassembler, son expérience à la tête de la première région de France et ses convictions gaullistes en feront, j'en suis sûr, la cheffe naturelle de cette équipe.