Six mois d'audience au rythme de quatre demi-journées par semaine, 4 000 parties civiles, 400 avocats. Ce sont 14 prévenus et 11 personnes morales qui vont comparaître pour tromperie sur les qualités, la composition, les risques à l'utilisation, tromperie aggravée par la mise en danger de l'homme, prise illégale d'intérêts, participation illégale d'un fonctionnaire dans une entreprise contrôlée, escroquerie, destruction de preuves, trafic d'influence et corruption. L'affaire peut se résumer ainsi : un médicament inutile, dangereux, le benfluorex, commercialisé sous le nom de Mediator de 1976 à 2009, était un coupe-faim déguisé en antidiabétique. Il a été consommé par 5 millions de personnes (145 millions de boîtes vendues). Il est accusé d'avoir causé la mort d'au moins 500 d'entre elles et des milliers d'autres sont aujourd'hui lourdement handicapées.

Sur le banc des prévenus, le laboratoire et ses filiales (sans son fondateur et patron historique, Jacques Servier, décédé en 2014), des professeurs de médecine, l'Agence du médicament (Afssaps jusqu'en 2012, ANSM depuis) en tant que personne morale, mais aucun responsable politique ni haut fonctionnaire. Or le Mediator n'a pas pu être commercialisé et remboursé au taux maximal par l'Assurance- maladie pendant trente-trois ans sans négligences, attentisme, et parfois complicité de la part des autorités publiques. Récit d'un incroyable fiasco sanitaire.

Acte I : Une autorisation de vente fondée sur une omission.

Dans la France des Trente Glorieuses, un laboratoire orléanais en pleine ascension, créé en 1954 et dirigé d'une main de fer par Jacques Servier, un pharmacien petit-fils d'instituteur, met au point le SE780, la molécule benfluorex, qui deviendra le Mediator.

Nous sommes au milieu des années 1960, l'âge d'or des amphétamines, ces molécules psychoactives et coupefaim aux effets toxiques pour le coeur. En 1968, l'aminorex, l'une d'elles, est retirée du marché parce qu'elle est à l'origine de l'hypertension artérielle pulmonaire (HTAP), une maladie mortelle uniquement curable par une transplantation. Le Mediator, qualifié de "puissant anorexigène" (coupe-faim) dans une étude de 1970 menée par Jacques Duhault, alors pharmacologue chez Servier, appartient à la même famille. Mais le laboratoire commercialise déjà d'autres coupe-faim et n'entend pas leur faire de l'ombre avec le benfluorex, dont le caractère amphétaminique est par ailleurs un handicap pour obtenir l'autorisation de mise sur le marché (AMM). "Le mot amphétamine était à éviter pour présenter un dossier d'AMM", avouera plus tard aux enquêteurs le Pr Jean Charpentier, un neurochirurgien, expert en pharmacologie, qui travaille pour Servier depuis 1968. C'est lui qui a réalisé, en 1971, les études toxicologiques du benfluorex.

La commercialisation du Mediator se heurte ainsi à un double problème que le laboratoire va résoudre par un mensonge : dissimuler l'aspect coupe-faim du médicament et sa parenté avec les amphétamines. Il est donc autorisé pour deux autres indications, validées par les autorités sanitaires : pour faire baisser les taux de triglycérides (les graisses) et comme adjuvant au régime chez les diabétiques en surcharge pondérale (il n'est pas considéré comme un antidiabétique stricto sensu).

Des documents essentiels dissimulés

Dans une audition du 6 juillet 2011, Jacques Duhault explique comment Servier a trompé les autorités pour obtenir cette mise sur le marché. Excepté une petite parenthèse, en 1978, comme expert... au ministère de la Santé, le pharmacologue a travaillé toute sa vie pour le laboratoire jusqu'à son départ à la retraite, en 2000. Embauché par Servier en 1961, il a mis au point le Mediator cinq ans plus tard. Aux gendarmes qui l'auditionnent, il déclare : "Dans les années 1960, la règle de base en matière de recherche était de trouver une molécule aboutissant à une diminution de prise alimentaire sans avoir d'effets stimulants centraux."

Ainsi, le 29 novembre 1973, le dossier pour la demande d'AMM ne mentionne à aucun moment le terme "anorexigène". Mieux, les conclusions des scientifiques faisant état de propriétés coupe-faim sont systématiquement passées sous silence par Servier. "Notre but était de montrer que le caractère anorexigène principal de cette molécule avait également un mécanisme d'action faible sur les lipides et les glucides. C'est ensuite qu'il y a eu une déviation, quand ils ont fait de cette action secondaire l'action principale pour qualifier cette molécule d'antidiabétique", explique, en 2011, le Pr Jean Charpentier aux enquêteurs.

Ce dernier a été mis en examen pour corruption : il a été rémunéré par Servier pendant plus de quinze ans alors qu'il ne travaillait plus pour l'industriel. Montant perçu entre 1980 et 1995 : 2,5 millions de francs. Il obtiendra cependant le reclassement en statut de témoin assisté ; depuis, il est décédé.

Servier ne s'est pas contenté de maquiller la véritable nature de la molécule, il a aussi dissimulé des documents essentiels. Anaise Manoukian, responsable du développement pharmaceutique du laboratoire de 1973 à 1983, a certifié aux enquêteurs ne pas avoir eu connaissance des études cliniques, les fameux tests réalisés sur l'homme avant commercialisation pour mesurer les effets indésirables. Même chose pour Jean-Pierre Poirier, directeur de la recherche de Servier de 1970 à 1989. En résumé, le laboratoire n'aurait pas communiqué à ses principaux cadres scientifiques les études prouvant les effets de la molécule sur la prise alimentaire. Pas plus qu'il ne les a transmises aux autorités sanitaires pour obtenir l'autorisation de mise sur le marché. Pas plus qu'il ne les leur donnera pour les renouvellements de cette AMM, en 1979, 1984, 1989, 1992, 1997, 2003 et 2007.

En 1974, Servier peut enfin commercialiser le Mediator, et ce bien que, trois ans plus tôt, l'Organisation mondiale de la santé avait classé le SE780 comme "anorexigène", en raison de son analogie de structure avec les amphétamines. Dans cet écheveau complexe, pour lequel chaque prévenu proteste de son innocence, le tribunal aura pour tâche de distinguer ce qui est susceptible de relever d'une responsabilité pénale. Les boîtes bleues de Mediator arrivent dans les pharmacies françaises en 1976. Elles resteront en vente pendant trente-trois ans.

Acte II : Des autorités sourdes aux alertes

En France, les premières alertes sur la vraie nature du Mediator et les risques liés à son emploi remontent au début des années 1990. A cette époque, le tsunami de l'affaire du sang contaminé s'abat sur le pays, des anciens ministres seront renvoyés devant la justice. La classe politique, traumatisée, veut à tout prix éviter de subir un nouveau scandale sanitaire. Bernard Kouchner, secrétaire d'Etat à la Santé, crée en 1993 l'Agence du médicament. Son chef de cabinet,Didier Tabuteau, en prend la direction. A l'origine, cet organisme est pensé pour garantir l'indépendance de l'expertise scientifique à l'égard du pouvoir politique.

A cette date, les anorexigènes amphétaminiques, classe à laquelle appartient le Mediator, sont fortement suspectés de provoquer de l'hypertension artérielle pulmonaire (HTAP). Face à cet enjeu de santé publique majeur, une vaste étude pharmaco-épidémiologique (dite "IPPHS") est lancée en septembre 1992. Financée par Servier, elle est menée par celui qui deviendra directeur général de la Santé sept ans plus tard, le Pr Lucien Abenhaïm. Elle conclut que le risque est de 10 à 20 fois plus élevé de contracter une HTAP chez les consommateurs d'anorexigènes que dans la population générale. En 1995, le patron de l'Agence du médicament, Didier Tabuteau, signe l'interdiction du Mediator dans les préparations magistrales, ces mixtures réalisées sur ordonnance en officine et qui mélangent plusieurs molécules. Mais, de manière incompréhensible, le haut fonctionnaire laisse le produit en vente dans les pharmacies. Progressivement, à partir de 1997, les coupe-faim (notamment l'Isoméride, un autre produit de Servier) disparaissent des rayonnages des pharmacies de France. Pas le Mediator. La même année, en Suisse, il est retiré du marché, les autorités sanitaires ayant des doutes "quant à sa sécurité d'emploi".

Bernard Kouchner, en 2010.

Secrétaire d'état chargé de de la santé en 1998, Bernard Kouchner n'a pas été informé des premières alertes de médecins portant sur la dangerosité du Mediator.

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Le 21 septembre 1998, trois médecins-conseils de la Sécurité sociale écrivent au nouveau directeur de l'Agence, Jean-René Brunetière, lui aussi proche du secrétaire d'Etat à la Santé d'alors, Bernard Kouchner. Ils s'inquiètent de "l'utilisation non contrôlée d'un produit de nature amphétaminique dans un but anorexigène". Mais aucune suite n'est donnée à leur missive, le benfluorex sera encore vendu pendant onze ans. Dans une interview au JDD (du 19 décembre 2010) sur cette fameuse alerte ignorée, Bernard Kouchner dira : "Je n'ai jamais entendu parler du Mediator. Cette lettre publiée par Le Figaro, jamais je ne l'ai vue. [...] C'est une lettre d'alarme et l'alarme n'a pas fonctionné. C'est lamentable." Même défense du côté de Martin Hirsch (le 19 décembre 2010, sur Canal +). Celui qui a été directeur du cabinet de Kouchner de 1997 à 1999 s'avouera "pas à l'aise" sur ce dossier : "On est visiblement face à une faille, donc ça n'exonère pas, je me sens responsable du fonctionnement du système sanitaire [...], et c'est difficile de comprendre pourquoi les alertes ne sont pas remontées."

Et pourtant. Le 1er juillet 1998, près de trois mois avant cette lettre des médecins de la Sécurité sociale, Gilles Duhamel, conseiller technique au cabinet de Bernard Kouchner, avait lui aussi adressé une alerte au directeur de l'Agence du médicament. Il lui transmettait une dépêche AFP reprenant les inquiétudes au sujet du Mediator. Mais, là encore, aucune suite ne sera donnée à ce courrier. Gilles Duhamel, aujourd'hui inspecteur général des affaires sociales (Igas), deviendra le conseiller médicament de Martine Aubry au ministère de l'Emploi, entre 1997 et 2000. En 1999, la commission de la transparence de la Haute Autorité de santé demandera le déremboursement. En vain. Jusqu'à son retrait, la "pilule miracle" sera prise en charge, au taux maximal, par la Sécurité sociale.

L'industriel soignait ses relations avec les politiques

Le 19 février 1999, un cardiologue de Marseille, le Dr Georges Chiche, fait un signalement d'effet indésirable, car un de ses patients, de 43 ans, souffre d'une valve cardiaque abîmée à cause du benfluorex. Quelques jours plus tard, alors que le médecin se rend à l'hôpital, un salarié de Servier l'attend sur le parking. Il l'informe "avec vigueur" que le Mediator ne pose pas de problème. Ensuite, le praticien reçoit un coup de téléphone du Pr Roger Luccioni, adjoint au maire de Marseille, Jean-Claude Gaudin, professeur de cardiologie et ancien chef de service à l'hôpital de la Timone. Le Dr Chiche met le téléphone sur haut-parleur afin que tout son cabinet profite de la discussion, il se souvient avoir "fait l'objet de vives remontrances" concernant sa déclaration d'effet indésirable. Lors des perquisitions menées chez Jacques Servier, les enquêteurs trouveront des notes indiquant la proximité du pharmacien d'Orléans avec l'adjoint au maire phocéen, décédé en 2008.

L'industriel a toujours su soigner ses relations avec les politiques, comme en témoignent les documents retrouvés dans son bureau par les enquêteurs. Les rencontres avec des personnalités font l'objet de fiches détaillées. Ainsi ce déjeuner du 22 juillet 1998 avec Bernard Kouchner, secrétaire d'Etat à la Santé du gouvernement Jospin : "BK m'a paru plus calme, modéré, réaliste que lors de son précédent ministère [celui de la Santé, de 1992 à 1993 (gouvernement Bérégovoy)]. [...] BK est un libéral qui s'ignore [dont l'estime] pour les laboratoires privés et en particulier pour la réussite du Dr Servier est flagrante."

Autre proximité, entretenue cette fois avec Raymond Soubie, membre, depuis 2010, du Conseil économique, social et environnemental, qui fut notamment conseiller élyséen de Nicolas Sarkozy de 2007 à 2010. Soubie faisait partie des conseils du laboratoire avec lesquels Jacques Servier traitait personnellement, il disposait même d'un droit d'accès au parking du siège de l'entreprise. En 2008, le président de la République, Nicolas Sarkozy, élève le pharmacien - dont il fut l'avocat - au rang de grand-croix de la Légion d'honneur. Lors la cérémonie, il dira d'ailleurs : "Vous avez fait de votre groupe une fondation; Raymond [Soubie] et moi y avons joué un rôle."

High Commissioner Responsible for Fighting Poverty Martin Hirsch arrives at the Elysee Palace in Paris to attend a social summit with unions leaders and French President Nicolas Sarkozy, on February 18, 2009 in Paris. Nicolas Sarkozy meets unions leaders today to address demands for more social benefits to help working families cope during France's worst economic crisis in decades.

L'actuel directeur général de l'Assistance Publiques et des Hopitaux de Paris, Martin Hirsch, ancien directeur de cabinet du ministre de la santé Bernard Kouchner reconnait qu'il est difficile de savoir pourquoi les alertes sanitaires concernant le Mediator ne sont pas remontées.

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Jacques Servier a aussi su s'attirer les bons offices d'Henri Nallet, qui fut le garde des Sceaux de François Mitterrand de 1990 à 1992, comme en témoignent les écoutes téléphoniques ordonnées par les magistrats.

Le 8 juin 2011, Henri Nallet appelle le n° 2 du laboratoire pour lui demander comment se passent les perquisitions menées par la justice au siège de l'entreprise. A cette période, le bras droit du patriarche est sur écoutes. Les enquêteurs découvrent que, de juin 1997 à décembre 2008, Henri Nallet a été salarié du laboratoire, notamment en tant que conseiller du grand patron. Pour ses onze années de bons et loyaux services, il perçoit 2,7 millions d'euros. Puis, de 2009 à avril 2013, il est toujours consultant pour une rémunération totale de 812000 euros, soit 15600 euros par mois. En décembre 2013, au moment de son audition par les magistrats instructeurs, Henri Nallet était encore rémunéré par Servier : 110000 euros hors taxes par an pour six jours de travail par mois.

Quand les juges s'étonnent qu'une entreprise pharmaceutique ait jeté son dévolu sur un profil sans aucune connaissance de l'industrie du médicament, l'exgarde des Sceaux répond : "En 1993, j'avais été battu aux élections législatives dans l'Yonne [...]. J'avais été très touché par le suicide de Pierre Bérégovoy et j'avais participé à la campagne malheureuse de Lionel Jospin en 1995. J'avais souhaité m'éloigner un peu de la politique et j'avais envie d'aller travailler dans le privé." Ce sont Jean-Paul Huchon et Alain Prestat, qui ont été respectivement chef de cabinet et dircab adjoint de Michel Rocard à Matignon, qui jouent les entremetteurs entre Nallet et Servier. Enfin, interrogé sur les autres politiques qui ont travaillé pour Servier, Henri Nallet cite Michel Hannoun, député RPR de l'Isère dans les années 1980-1990, et Jean-Bernard Raimond, ministre des Affaires étrangères de Jacques Chirac de 1986 à 1988 (il est décédé en 2016).

Philippe Douste-Blazy, candidat à la présidence de l'OMS, pose le 1er novembre 2016 au siège de l'OMS à Genève

Comme nombre d'hommes politiques, Philippe Douste-Blazy, a bénéficié de nombreuses largesses de la part de Jacques Servier dont il était proche, notamment un soutien financier pour sa campagne électorale en 1993.

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Mais, de tous les politiques qui ont été proches de Jacques Servier, il en est un qui occupe une place de choix, c'est Philippe Douste-Blazy. L'industriel noue des liens avec le futur ministre de la Santé à l'époque où celui-ci n'est encore qu'un jeune cardiologue. Dès 1985, le laboratoire prend en charge ses frais de déplacement pour un congrès de cardiologie à la Martinique et, en 1986, Servier l'intègre à son "groupe de consultants", dont il fera partie jusqu'à la fin de 1988. En 1989, Douste-Blazy gagne la mairie de Lourdes (Hautes-Pyrénées) - "contre toute attente", selon la fiche de renseignements rédigée par Jacques Servier. En 1992, ce dernier sponsorise, à la demande du futur ministre, un congrès dans les Hautes-Pyrénées à hauteur de 190000 francs. Durant cette période, le groupe subventionne également, toujours à la demande de Douste-Blazy, une étude épidémiologique cardiovasculaire, dite "Monica". Elu député européen en 1989, le maire de Lourdes devient député des Hautes-Pyrénées en mars 1993. Sa campagne a bénéficié du soutien financier de l'industriel, à hauteur de 40000 francs.

Les deux hommes entretiennent une relation épistolaire soutenue. Le politique ne rate jamais une occasion de dire à Jacques Servier sa reconnaissance et son admiration. Ainsi, en 1993, juste avant de devenir ministre de la Santé, Philippe Douste-Blazy écrit-il à son mentor : "Sachez que je reste à votre écoute quand vous le désirez et que notre action commune permettra un essor de la Santé publique de notre pays." Le laboratoire a même sponsorisé le Football-Club lourdais : 300000 francs en avril 1998.

En juillet 2010, alors que le Mediator est retiré du marché depuis plusieurs mois, Jacques Servier envoie un petit mot à son "ami" pour le féliciter de sa promotion comme chevalier de la Légion d'honneur : "Tous mes voeux pour une parfaite réussite au service de la France." Et Douste-Blazy, désormais secrétaire général adjoint des Nations unies, de lui répondre : "C'est surtout pour moi l'occasion de vous exprimer ma plus profonde reconnaissance ainsi que toute l'admiration que je vous porte."

Irène Frachon, la pneumologue qui a révélé le scandale du Mediator, le 16 mai au CHU de Brest

Irène Frachon, la pneumologue qui a révélé le scandale du Mediator, qui sera retiré de la vente en novembre 2009.

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Enfin, Jacques Servier était également un intime de Jacques Barrot (disparu en 2004), ministre du Travail et des Affaires sociales de 1995 à 1997, une période importante pour le coupe-faim. Sa très proche attachée parlementaire de 1975 à 1981, Madeleine Dubois, a été recrutée en 1985 par Servier comme directrice de la communication. En 1995, le ministre Barrot lui demande de le rejoindre comme cheffe de cabinet, elle quitte alors le laboratoire Servier, qu'elle réintégrera en 1997, après la dissolution de l'Assemblée nationale. Quand le vent commence à tourner pour le Mediator, en 2007, elle écrit à Jean Marimbert, alors patron de l'Agence du médicament : "Cher Jean, je viens par ce mail te demander de nous donner une solution pour le Mediator."

En février 2009, l'Agence du médicament reçoit du CHU de Brest (Finistère) le signalement de 11 cas d'atteinte des valves cardiaques. La pneumologue brestoise Irène Frachon multiplie les alertes et les mises en garde auprès des autorités, qui font la sourde oreille. Le 7 octobre 2009, malgré tout, deux génériques du Mediator sont autorisés. Le 9 novembre, la molécule benfluorex est suspendue et retirée des pharmacies à la fin du mois.

Acte III : Les pouvoirs publics étrangement mis hors de cause

Le 14 novembre 2010. Xavier Bertrand revient au ministère de la Santé en remplacement de Roselyne Bachelot. Il connaît bien le Mediator. A certains, il confiera en privé en avoir consommé, à d'autres, il dira le contraire. C'est aussi lui qui, ministre de la Santé du gouvernement Villepin, avait prorogé son remboursement en 2006 alors que la Haute Autorité de santé avait estimé qu'il ne représentait "aucun intérêt de santé publique". Un mois auparavant, le 13 octobre 2010, Le Figaro avait jeté un pavé dans la mare : une étude confidentielle commandée à l'Assurance-maladie par l'Agence du médicament estimait le Mediator responsable d'au moins 500 morts.

L'ancien ministre du Travail Xavier Bertrand, le 25 mai 2011, à Wattrelos, dans le nord de la France

L'ancien ministre de la Santé Xavier Bertrand sera appelé à comparaître comme témoin lors du procès du Mediator qui commencera le 23 septembre prochain.

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Dès le lendemain de l'entrée en fonctions de Xavier Bertrand, l'Agence reconnaît, lors d'une conférence de presse, le chiffre de 500 morts (plus de 3500 hospitalisations) dues au benfluorex, et le ministre appelle tous ceux qui en ont consommé à consulter. Il confie également à l'Inspection générale des affaires sociales (Igas) une mission pour faire la lumière sur le scandale devenu public. L'un des trois inspecteurs mandatés est Aquilino Morelle, ancienne plume de Lionel Jospin, mais, surtout, grand ami de Didier Tabuteau.

C'est aussi à la fin de l'année 2010 que Martin Hirsch aurait frappé à la porte du bureau de Xavier Bertrand. Lui aussi ancien directeur de cabinet de Kouchner, il serait venu transmettre un message au nouveau ministre : l'affaire ne doit jamais remonter aux politiques, il faut viser les experts, comme l'a révélé Mediapart, le 13 mars 2017.

"On ne peut pas se fâcher avec tout le monde"

Dont acte. L'enquête de l'Igas - rendue seulement six semaines après avoir été commandée - sera une véritable charge contre Servier. Les autorités sanitaires sont dépeintes comme les victimes du méchant laboratoire, qui les a "enfumées", selon l'expression de Martin Hirsch, et les politiques sont bel et bien absents du rapport. Or c'est ce rapport de l'Igas qui servira de matrice à l'instruction judiciaire.

Un expert auditionné a pourtant expliqué aux enquêteurs combien dans cette affaire l'institution publique a failli. Réponse : "On ne peut pas se fâcher avec tout le monde (sic)." Un ancien du cabinet Bertrand nous a confié qu'au ministère il était évident que le rapport sur le Mediator avait, en réalité, été commandé bien avant la date officielle. De fait, comment auditionner une centaine de personnes et récolter une quantité si considérable de documents - 245 pages de rapport et 3 013 d'annexes - en si peu de temps ? En clair, la haute administration avait anticipé la crise et commencé à ouvrir le parapluie bien avant que le scandale n'éclate.

Malgré tout, quand l'affaire du Mediator surgit dans la presse, à l'automne 2010, les autorités sanitaires s'affolent. Jacques Ropers, responsable méthodologie et biostatistique de l'Agence du médicament, rédige une note assassine : "Les investigations écho-cardiographiques [...] auraient pu, dès 1998, arriver en quelques semaines à la démonstration de l'existence d'un risque et au retrait du produit."

Ce sont les experts qui paient

En mars 2011, autre mémorandum du service juridique du ministère de la Santé et de la Direction générale de la Santé : "Si la responsabilité de l'Etat est recherchée, elle sera probablement intégrale et non pas partagée avec Servier." Et de lister "les carences de l'autorité chargée de la police du médicament [...] en des termes qui pourraient être qualifiés de fautes au regard de la responsabilité administrative". Les auteurs de ce texte estiment que "certains [des membres de l'Agence pourraient être renvoyés] devant le juge pénal, [car] rien n'aurait été possible sans la défectuosité du Mediator, cependant [celui-ci] n'aurait pas produit de conséquences néfastes s'il n'avait pas obtenu une autorisation de mise sur le marché ou si celle-ci avait été suspendue ou retirée plus tôt". Ces documents saisis à l'Agence du médicament lors de perquisitions ont été placés sous scellés par les magistrats instructeurs. Ils n'ont jamais été exploités par la justice.

Seul un ancien haut dirigeant de l'Agence, rémunéré par Servier entre 2001 et 2009 à hauteur de 1,2 million d'euros, le Pr Jean-Michel Alexandre, comparaîtra au procès. Les autres responsables? Ils ont tous poursuivi leurs carrières. Ainsi Fabienne Bartoli, n° 2 de l'Agence entre 2008 et 2011. Juste après s'être illustrée dans la gestion catastrophique de l'affaire Mediator, elle est partie diriger le cabinet de la ministre des Sports Chantal Jouanno, avant de devenir représentante permanente de la France aux Nations unies, puis de reprendre son poste d'inspectrice à l'Igas, en 2017. Jean Marimbert, directeur de l'Agence depuis 2004, a été contraint à la démission en 2011, ce qui ne l'empêchera pas d'être nommé secrétaire général du ministère de l'Education nationale. Aujourd'hui, il officie au Conseil d'Etat, où il est rapporteur à la section sociale. Didier Tabuteau, l'homme qui a laissé le produit sur le marché en 1997, siège lui aussi au Conseil d'Etat, où il préside la section sociale. Un grand commis de l'Etat résume : "Finalement, le Mediator, c'est exactement comme pour le sang contaminé : une affaire d'Etat. Les autorités font payer les experts pour ne pas avoir à remonter aux concepteurs de tout le système. Et une faction de personnages peu scrupuleux continue de jouer le quant-à-soi, au mépris de la santé publique et donc des patients."