Héros symbole de la duplicité chez Patricia Highsmith, Tom Ripley a déjà emprunté la cruauté féline d'Alain Delon (Plein Soleil, René Clément, 1960). Et la fièvre psychotique de Dennis Hopper (L'Ami américain, Wim Wenders, 1977). Le voici très Martini, Gucci, propre sur lui, sous les traits énigmatiques de Matt Damon dans Le Talentueux Mr. Ripley, d'Anthony Minghella (neuf oscars au compteur pour Le Patient anglais). Dépêché dans l'Italie de La Dolce Vita afin d'y récupérer Dickie Greenleaf (Jude Law), héritier yankee versatile qui traverse l'existence en seigneur et en yacht, Ripley tombe sous l'emprise du jeune homme. Il le tue au terme d'un accès de folie meurtrière. Et endosse illico son identité et le contenu de ses comptes en banque. Plein Soleil lui inventait une fascination à l'égard de Marge (Marie Laforêt, remplacée ici par Gwyneth Paltrow). Minghella entretient l'ambiguïté: Tom en pince pour Dickie, le train de vie de Dickie et caresse le désir d'être aimé. «Ripley n'a rien de gay, précise le réalisateur. Selon moi, il est même asexué. L'écrivain Graham Greene, que j'adore, disait: ?Lire Ripley revient surtout à perdre sa virginité morale.?» Plein Soleil - hérésie majeure - lui collait des menottes aux poignets, ou presque. Le Talentueux Mr. Ripley respecte le principal souci de Highsmith, baptisée «la Reine du malaise»: l'absence de punition sociale. «Encore que, souffle Minghella... Dans le roman, Tom obtient la liberté en guise de récompense. Dans le film, cette liberté devient sa condamnation. Ripley devra, toute sa chienne de vie de luxe, être un autre.»

Avec ce personnage, Patricia Highsmith réglait ses comptes au rêve américain, représenté par Dickie Greenleaf. Minghella, lui, affirme avoir été inspiré par Gatsby le Magnifique, de Scott Fitzgerald, et Bill Gates, ex-PDG de Microsoft. Mais aussi par une publicité pour la carte Visa où se pressait une foule d'hommes sans visage. Ce rôle, Matt Damon l'incarne avec une juste rigidité. «Etudiant pauvre à Harvard, scénariste et comédien, donc double, égrène le cinéaste, Matt a pigé le style ramassé et quasi constipé de Highsmith, dont chaque phrase ressemble à un télégramme claustrophobe.»