Une cellule banale capable de reconstituer entièrement un être humain, voilà le cadeau de Dolly à l'humanité. Comment devenir le parent de son sosie, un clone reproductible à l'infini par simple bouturage? Spéculations économiques et vieux fantasmes totalitaires battent la campagne... avant même qu'une seconde Dolly vienne confirmer la fiabilité de la méthode.

- Comment est née Dolly? Trois brebis, un tour de main et une bonne dose de chance, c'est ce qu'il a fallu aux généticiens du Roslin Institute, à Edimbourg, pour donner naissance, en juillet 1996, à Dolly, agnelle monoparentale. Pour y parvenir, l'équipe de Ian Wilmut a greffé le noyau d'une cellule de glande mammaire d'une brebis Finn Dorset dans l'ovule dénoyauté d'une brebis d'une autre race. Quelques impulsions électriques ont déclenché les premières divisions de cette nouvelle chimère. La réimplantation de l'embryon ainsi obtenu dans l'utérus d'une troisième brebis donnera ensuite naissance, cent cinquante jours après, au sosie parfait de la Finn Dorset. Un sosie qui, si l'équipe d'Edimbourg rode sa méthode, permet d'envisager une reproduction à l'infini...

- Pourquoi Dolly est-elle un clone historique? Le clonage effectué largement depuis dix ans en agriculture n'a rien à voir avec la méthode Dolly. Actuellement, pour faire naître des vrais jumeaux veaux, les généticiens pratiquent d'abord la fécondation in vitro d'un ovule de vache par le sperme d'un taureau. Ils attendent les premières divisions de l'oeuf pour séparer les cellules et laissent ensuite chacune d'elles reformer un embryon, avant de réimplanter tous ces embryons dans l'utérus de mères porteuses. Les jumeaux veaux ont alors le même patrimoine génétique et sont identiques entre eux. Mais ils ne sont pas les copies conformes d'un de leurs parents, puisque la moitié de leurs chromosomes viennent de la vache et l'autre moitié du taureau. La mère de Dolly, elle, s'est passée de partenaire pour procréer et a donc retransmis au bébé la totalité de son patrimoine génétique. C'est la première fois dans l'histoire de l'humanité qu'un bébé mammifère devient le sosie parfait d'un de ses parents. Donc, Dolly est la soeur jumelle de sa mère... qui est aussi son père. L'inverse, c'est-à-dire, par exemple, le mariage forcé du noyau d'une cellule musculaire de taureau avec un ovule de vache énucléé donnerait Emile, fils de son père-mère. Plus besoin d'un partenaire pour procréer.

- Dolly est-elle hérétique? La naissance de Dolly met à bas l'un des dogmes de la biologie qui voulait que la totipotence, c'est-à-dire le pouvoir pour une cellule de reproduire un individu dans sa totalité, soit l'apanage des cellules sexuelles. Jusqu'à présent, on pensait que seule une cellule d'un tout jeune embryon gardait cette capacité. Quand, plus tard, l'embryon se développe, les cellules «somatiques», c'est-à-dire celles qui se différencient et se spécialisent pour former les tissus de la peau, des muscles, des os ou du sang, perdent progressivement la totipotence. Si leur noyau garde en stock la totalité des gènes, la cellule somatique bâillonne 99% d'entre eux pour ne plus laisser s'exprimer que ceux qui produisent les protéines nécessaires au renouvellement de leur propre tissu. On craignait que cette répression génétique ne devienne ensuite irréversible. Dolly vient d'apporter la preuve que, transplanté dans une cellule sexuelle, le noyau d'une cellule somatique retrouve sa totipotence. Mais le «miracle» de l'expérience écossaise, c'est d'avoir réussi la greffe du noyau dans le cytoplasme de l'ovule et permis que l'un et l'autre s'harmonisent pour entamer de concert les premières divisions cellulaires. Les généticiens ont donc d'abord trempé séparément les deux partenaires dans diverses préparations chimiques, pour arrêter totalement leur croissance et les bloquer au stade 0, avant de procéder au bouturage. Il a fallu près de 300 fusions pour obtenir un seul bébé. La création de Dolly est-elle le résultat d'un hasard exceptionnel ou deviendra-t-elle une routine ces prochaines années?

- L'expérience est-elle possible sur l'homme? - Oui, probablement. La méthode qui a permis de créer Dolly concerne en principe tous les mammifères, mais son adaptation à l'humain poserait de nombreux problèmes. Les chercheurs écossais ont, par exemple, effectué 277 manipulations de cellules pour produire 29 embryons, dont un seul a survécu, celui du fameux mouton: on imagine mal d'implanter des dizaines d'ovocytes dans autant de mères porteuses pour avoir une chance de récupérer un bébé viable. Rien ne prouve par ailleurs que les clones survivent très longtemps. Créés à partir de cellules d'individus adultes dont l'ADN peut être plus ou moins détérioré, ils risquent de vieillir prématurément ou de développer des cancers. Pourtant, malgré ces incertitudes, tous les spécialistes s'accordent à trouver l'opération «réalisable»: l'idée de copier un individu à partir d'un fragment de peau, d'un cheveu, d'une goutte de salive ou de sang ne relève plus de la science-fiction. Les comités d'éthique auront beau s'indigner et s'opposer à cette éventualité, l'histoire de la biologie a montré que tout ce qui est réalisable finit par être tenté. En 1993, deux chercheurs américains de l'université George-Washington ont déjà cloné, ou plutôt fabriqué, plusieurs embryons humains à partir d'un seul, selon la technique «classique» de division mise au point sur les animaux depuis le début des années 80. Il s'agissait, ont-ils affirmé, d'une simple expérience destinée à améliorer le rendement des fécondations in vitro. Les oeufs n'ont jamais été implantés, et les chercheurs ont interrompu leurs travaux, après un tollé médiatique.

- A quoi cela servirait-il? - Au-delà des scénarios apocalyptiques délirants (armées de clones, copies de Le Pen ou de Claudia Schiffer), la découverte écossaise pourrait pousser les techniques de procréation assistée dans leurs dernières limites. Le clonage permet d'enfanter sans sexe, sans partenaire et sans spermatozoïde. Une femme ou un homme célibataire et totalement stérile pourrait ainsi donner le jour à son jumeau décalé dans le temps: le fantasme narcissique d'un autre soi-même. On peut également envisager d'utiliser les clones comme réserves de tissus ou d'organes. En Californie, les parents d'une petite fille atteinte de leucémie dont la seule chance de survie passait par une greffe de moelle ont fait ainsi un deuxième enfant pour qu'il serve de donneur. Le bébé avait 25% de chances d'être compatible (ce fut le cas, et sa soeur a pu être sauvée); s'il avait été conçu par clonage, la probabilité aurait été de 100%... Cela dit, le clone serait un être humain à part entière, qu'on pourrait difficilement envisager de découper en pièces détachées. L'utilité d'une telle manipulation sur l'homme paraît donc assez limitée, même en imaginant les applications les plus dévoyées, par exemple des expériences sur l'inné et l'acquis: l'étude des jumeaux ordinaires suffit amplement.

- Quelles sont les autres applications possibles? - La découverte des biologistes anglais devrait trouver ses premiers débouchés dans l'industrie agroalimentaire et pharmaceutique. De nombreux animaux d'élevage «génétiquement améliorés» ont été mis au point dans les laboratoires du monde entier: moutons à la laine plus épaisse, vaches dopées à l'hormone de croissance, poulets «miniaturisés» destinés à l'élevage en batterie, brebis transgéniques produisant des protéines humaines dans leur lait... Le clonage devrait permettre de fournir ces «prototypes» en grandes quantités et à moindre coût. Après le maïs manipulé, il faut donc s'attendre à voir arriver du boeuf cloné dans nos assiettes. Mais cette fabrication en série risque aussi de poser des problèmes de diversité génétique. L'agriculture industrielle et la standardisation des élevages ont en effet déjà progressivement fait disparaître les races régionales: la FAO estime ainsi que 1 500 variétés d'animaux domestiques sont vouées à l'extinction. Les partisans du clonage auront beau jeu de souligner que cette nouvelle technique permettrait aussi de conserver les espèces menacées sous forme de cellules congelées et de les faire revivre à la demande. Voire de «ressusciter» des bestioles d'un autre âge, comme les mammouths conservés dans les glaces de Sibérie, ou même Hibernatus, l'homme préhistorique découvert dans les Alpes en 1991. A l'ère du clonage, les oracles de tous poils voient le monde ressembler à un gigantesque Jurassic Park...

>Inné-acquis: un fossé abyssal Les gens qui, partant du clonage, imaginent la reproduction à l'identique d'un Adolf Hitler paranoïaque font l'impasse sur le rôle considérable de l'environnement dans le développement d'un individu. Son influence s'exerce dès les premiers jours de la vie d'un embryon. Implantés dans des utérus différents, des clones génétiquement identiques pourront ainsi présenter des divergences physiques et mentales réelles à la naissance. Celles-ci ne feront que s'accentuer au cours de l'éducation. Ainsi, le Pr André Langaney, du Muséum national d'histoire naturelle, n'hésite pas à envisager «un clone de Brigitte Bardot avec des idées progressistes». C'est dire...