L'EXPRESS: Vos livres donnent du Mexique une image très sombre... CARLOS FUENTES: La crise que traverse actuellement le Mexique est celle d'un système politique vieilli, au pouvoir depuis soixante-cinq ans, et qui ne trouve pas de réponse face à une société qu'il a d'ailleurs, en partie, contribué à fabriquer. Le divorce est depuis longtemps prononcé entre la richesse culturelle du pays et son extrême pauvreté, les institutions politiques et le potentiel économique. L'Espagne postfranquiste, qui a dû faire face à une situation analogue, a pu accomplir sa mutation grâce à un essor économique sans précédent. Le dilemme est simple: ou les solutions néolibérales envisagées par le gouvernement peuvent aller de pair avec des choix démocratiques, ou nous sombrons dans la tentation du caudillisme. La possibilité d'une démocratie est à portée de main. Elle ne dépend ni des partis ni des gouvernements, mais de la capacité de la société civile à s'organiser. Le traité de libre-échange signé avec les Etats-Unis est un premier pas vers la fin du protectionnisme. - On parle beaucoup, actuellement, de la région du Chiapas et du sous-commandant Marcos (1)... - Depuis la chute du mur de Berlin, les Etats-Unis ne peuvent plus intervenir en Amérique latine, comme ils l'ont fait tant de fois, pour écraser, au nom de l'anticommunisme, des mouvements démocratiques naissants. Oubliée depuis la conquête espagnole, ignorée par la révolution zapatiste, cette région montagneuse du Sud-Est mexicain est un État riche rempli de gens pauvres. Le sous-commandant Marcos, génie des relations publiques et excellent prosateur, y conduit - au nom de la justice sociale et d'une meilleure distribution des richesses - la première révolution postmarxiste du xxie siècle. - Quel est, selon vous, l'avenir de Cuba? - Castro a deux alliés objectifs: l'embargo nord-américain et le président cubain en exil à Miami, que 90% des Cubains considèrent comme un gangster et qui lui préfèrent donc encore Fidel Castro! Le blocus levé, les forces économiques et politiques de l'île commenceront à bouger. Il ne faut pas craindre un retour des Etats-Unis: les principaux espaces économiques sont déjà occupés par les Français, les Espagnols, les Canadiens, les Mexicains. - Dans cette Amérique latine nouvelle, le rôle de l'écrivain a-t-il changé? - Lorsque les sociétés civiles étaient faibles, l'écrivain était une sorte de porte-parole. Aujourd'hui, il est un citoyen comme les autres. Il peut même, comme Mario Vargas Llosa, se présenter à une élection présidentielle. Mario, dont je respecte beaucoup l'engagement, a fait de la politique tout en haïssant la politique. Garcia Marquez lui a dit un jour qu'il ne se présenterait jamais à l'élection présidentielle, «parce qu'il risquerait [lui] d'être élu!» - Un thème revient souvent dans votre oeuvre: celui de l'Indien. - Sur une population de 100 millions d'habitants, le Mexique compte 10 millions d'Indiens, qui parlent 47 langues. Une question se pose: doit-on les incorporer à la couronne du métissage ou les laisser se développer à leur façon? Les Indiens sont dépositaires de valeurs fondamentales: la relation à la nature, la mort, le rituel, la cérémonie, le mythe, la mémoire, la dignité. - La culture se construit-elle avec le métissage? - Le passé est fait de métissage. Il n'y a pas de culture pure, ni de race, ni de langue. La chute de l'empire soviétique a balayé les deux grands toits du monde: le capitalisme et le communisme. Les cultures sont sorties du réfrigérateur de la guerre froide. L'aspect négatif, c'est la résurgence du nationalisme; l'aspect positif, c'est la renaissance de cultures en sommeil. Il faut désormais trouver un trait d'union entre le village global du monde et les petits villages dispersés. Les travailleurs migrants, porteurs de la culture de l'autre, peuvent être ces ponts. C'est l'image développée dans «L'Oranger» (lire l'encadré): l'arbre va de continent en continent et, parfois, ses fruits sont amers. Il doit s'acclimater et peut changer la société qui l'accueille. - Vous n'êtes plus ambassadeur, vous pouvez donc commenter l'élection de Jacques Chirac... - La France est une démocratie, ce qui, pour un Mexicain, impose déjà un certain respect! Lorsque j'étais ambassadeur, j'ai cultivé d'excellentes relations avec Jacques Chirac, qui m'invita à de nombreux meetings du RPR, et avec Lionel Jospin, qui faisait le lien entre le PS et moi. Gregorio Marañon (2), dans une étude remarquable sur l'empereur Tibère, fait remarquer que la question n'est pas tant de savoir si le pouvoir pervertit que de comprendre comment les lumières du pouvoir, si puissantes, finissent toujours par révéler la véritable nature de celui qui lui est confronté. Je connais peu Jacques Chirac: attendons les lumières... Tout est possible. Lors d'un dîner récent, à la Maison-Blanche, avec Garcia Marquez et Bill Clinton, j'ai constaté avec surprise que ce dernier pouvait citer des passages entiers de Cervantes, qu'il connaissait parfaitement Faulkner et avait lu les classiques grecs et latins. - Quelles réflexions vous suggère le départ de François Mitterrand? - Quatorze ans, évidemment, c'est trop. J'éprouve beaucoup d'amitié pour l'homme et de l'admiration pour le chef d'Etat, pour son intelligence, sa culture exceptionnelle. Il a dû gérer une période complexe: la fin du communisme, la menace d'une hégémonie américaine, la difficile construction européenne. On a parlé de «quatorze années de socialisme», c'est vrai: en refusant d'abandonner des aspects importants de la politique sociale, il est resté dans le droit fil de la social-démocratie, qui a toujours mieux défendu cet aspect des choses que les conservateurs. Quant à son discours prononcé à Berlin le 8 mai, il était celui d'un chef d'Etat contraint de chercher la réconciliation. La Wehrmarcht n'est pas responsable de l'Holocauste. On ne peut blâmer tout un peuple. Mitterrand, qui n'est ni un philosophe ni un analyste politique, refuse de tomber dans le manichéisme, ce qui est tout à son honneur. (1) «Ya basta!», textes du sous-commandant Marcos. Trad. par Anatole Muchnik. Dagorno, 470 p., 150 F. (2) Médecin et écrivain espagnol (1887-1960).

DERNIÈRES NOUVELLES Bien que le projet de Carlos Fuentes ne soit certes pas de nous parler d'oranges, l'utilisation, comme fil conducteur de ces cinq nouvelles, du précieux agrume, qui valut à Robespierre le surnom de «sybarite» parce qu'il en dévorait des «pyramides» à chaque repas, n'est pas fortuite. Jeronimo de Aguilar, Christophe Colomb, Hernan Cortés, Scipion l'Africain, Vince Valera, enfin, acteur de films de série B venu mourir à Acapulco en compagnie de sept prostituées, sont autant de relayeurs métaphysiques qui se repassent, chacun à sa manière, la juteuse, ronde et pulpeuse orange. Si, d'un côté, l'on retrouve les thèmes chers à l'auteur de «Terra nostra» - la tragédie, l'amour, la mort, le mensonge - de l'autre, la veine onirico-fantastique du grand Mexicain nous fait voyager en un temps devenu soudain circulaire. Fuentes ordonne le chaos et réconcilie le lecteur avec ses rêves impossibles. L'Oranger, par Carlos Fuentes. Trad. par Céline Zins. Gallimard, 247 p., 135 F PHOTOS: Carlos Fuentes. «L'écrivain, un citoyen comme les autres.» Fête de la Vierge de Guadalupe. Dix millions d'Indiens.