John qui? John Woo, 54 ans, l'oeil vif, le sourire naturel, le verbe rapide, la cigarette à portée de bouche. Profession: réalisateur. Signe particulier: a fait passer les metteurs en scène de films d'action pour des joueurs de belote.
Né Wu Yusen, en Chine populaire - à l'époque - il s'installe avec ses parents à Hongkong, en 1951. Adolescent, John Woo découvre la Nouvelle Vague française, les films de Jean-Pierre Melville, les westerns de Sam Peckinpah et décide de son avenir. Après quelques années d'assistanat, il entame en 1973 une carrière de réalisateur et aborde, avec plus ou moins de bonheur, différents genres: la comédie, le costume, le kung-fu. En 1986, Le Syndicat du crime, un énorme succès, pose les deux figures maîtresses de son style: les héros romantiques - une main sur le coeur, l'autre sur le flingue - et les scènes d'action chorégraphiées comme des ballets de comédie musicale.
Trois ans plus tard, c'est le triomphe international de The Killer, hommage appuyé au Samouraï de Jean-Pierre Melville. Martin Scorsese, Quentin Tarantino, Oliver Stone applaudissent. Hollywood lui fait les yeux doux. John Woo y débarque modestement, en 1992, avec Chasse à l'homme. Tête de file de la génération d'artistes de Hongkong qui travaille à Los Angeles - de Tsui Hark à Kirk Wong pour les cinéastes, de Jackie Chan à Jet Li et Chow Yun-Fat pour les acteurs - John Woo impose définitivement sa patte grâce à Volte/Face, en 1997. Le film d'action prend alors un deuxième souffle et ses héros se débarrassent de leurs oripeaux musculeux pour flirter avec une mythologie que le cinéma avait perdue au profit (?) d'un rendement commercial. Que M: I-2 soit un ton au-dessous, mélange de contraintes de production et d'ambitions personnelles, n'oblitère en rien le talent du réalisateur. Bien avant Ridley Scott et son Gladiator, dont le succès lui doit beaucoup, John Woo renouait avec la tragédie romanesque.
Comment ménage-t-on sa liberté à Hollywood? Très bien pour l'instant. Surtout depuis le succès de Volte/Face. En ce moment, les producteurs aiment ce que je fais. Et quand une star veut travailler avec vous, comme ce fut le cas pour Cruise, les studios vous aiment encore plus.
Qu'est-ce que vous y avez appris? A utiliser les effets spéciaux, tenir un budget et ne jamais commencer avant que le scénario soit fini. Quand je travaillais à Hongkong, il me suffisait de quelques lignes pour me lancer. Une fois, sur The Killer, j'ai demandé 30 cascadeurs et annoncé qu'on allait tourner pendant dix jours une scène où Chow Yun-Fat débarque dans un restaurant pour régler le compte de quelques-uns. Tout s'est mis en place très rapidement.
En fait, vous tournez comme les cinéastes de la Nouvelle Vague, que vous appréciez tant... J'ai appris le cinéma grâce à eux. Ils travaillaient tels des peintres. J'aime Truffaut, Godard, et surtout Jean-Pierre Melville. J'ai une passion pour Le Samouraï et Le Cercle rouge.
Comment définiriez-vous votre style? Un style instinctif. Je me sens comme un réalisateur expérimental. Dans tous mes films, j'essaie d'inventer un nouveau truc technique.
Dans M: I-2, qu'est-ce que vous avez inventé? Pour la scène du flamenco, où Tom Cruise et Thandie Newton se voient pour la première fois, je me suis demandé de quelle manière tourner leur coup de foudre. Ma solution fut d'utiliser des vitesses différentes. Dans un même plan, les héros et les invités qui les regardent sont filmés à deux vitesses distinctes. Cela donne une impression d'irréalité.
Vous préférez qu'on dise de vous que vous êtes un réalisateur romantique ou d'action? Je ne sais pas... Romantique, peut-être.
Il y a donc un malentendu? Oui, un peu. J'aime quand ça bouge, car c'est dramatiquement très intéressant à mettre en scène, mais j'aime aussi les héros au grand coeur. Je voudrais réaliser un film sans coups de feu.
C'était la question suivante... J'ai deux projets... Bon, d'accord, dans le prochain, ça va encore bouger. C'est un film sur la Seconde Guerre mondiale, avec Nicolas Cage. Ensuite, ce sera le remake du Masque arraché, de David Miller. Un mélodrame noir: le portrait d'une femme que son amant veut assassiner pour sa fortune. Je rêve aussi de mettre en scène une comédie musicale. Comme celles de Jacques Demy, l'homme qui m'a fait aimer les histoires d'amour.