Pour comprendre Alejandro Jodorowsky, 66 ans, il faut abandonner ce monde si rationnel. Et accepter l'existence d'actes «psychomagiques», de rêves dingues mais lucides ou de sorcières mexicaines. Autrement dit, le tout-venant. Clown mystique, cinéaste convulsif, tarologue éminent, «Jodo» a toujours aligné les emplois sidérants. En mai dernier, il coiffe sa énième casquette et publie un nouveau roman, L'Arbre du dieu pendu, 383 pages familiales et touffues où les grand-mères maudissent Dieu, les lions parlent l'hébreu et les manifestations ouvrières sont réprimées et noyées dans le sang. Cet opéra picaresque, qui prend sa source en Russie pour s'éteindre au Chili, démêle l'écheveau Alejandro et le «système» Jodorowsky. «Je me suis aperçu en lisant les tarots [il tire, chaque mercredi, les tarots dans un café arabe de Paris] que la personne qui m'interrogeait traînait 30 des siens derrière lui.» Père, mère, frères, bref, son arbre généalogique complet, lequel répéterait dates, échecs ou maladies.
Dans L'Arbre du dieu pendu, Jodo applique à la lettre cette «science» de la «psycho-généalogie». Et dessine les ramifications de son illustre clan, non sans y incorporer tribulations gaguesques ou emprunts délirants. Sa grand-tante incendie Moscou. Son aïeul prend conseil auprès d'un rabbin invisible et caucasien. D'un geste large, l'auteur balaie: «Socrate consultait bien son démon.» Pourquoi pas grand-papa?
Discours patient, logique sans faille. Arrabal, avec lequel Topor et Jodorowsky créèrent Panique - mouvement des années 60 dont la principale activité consista à baptiser chaque oeuvre en l'honneur du dieu Pan - lâche: «Il a un talent fou, au vrai sens du terme.» «Quand ce timbré d'Arrabal me traite de fou, il démontre en fait son équilibre», riposte Jodo. Imparable.
Tour imprenable, génie du paradoxe, provocateur permanent, il endosse le bon rôle en vertu du moment. Né au Chili, pays baigné de surréalisme et de divin, Alejandro pèse - jusqu'à ses 16 ans - 100 kilos encombrants. Il découvre une vieille machine à écrire de marque Royale. Se met à taper des vers fébriles. On le dit poète: Jodorowsky maigrit.
En 1953, il quitte Santiago, parqué dans la cinquième classe d'un rafiot avec 40 autres émigrants. Monté à Paris, son petit carnet d'adresses à la main, il y devient scénariste du mime Marceau, organisateur du grand retour de Maurice Chevalier à l'Alhambra, réalisateur initiatique (El Topo, La Montagne sacrée, Tusk, etc.). Il refuse Histoire d'O: «Les seins et les fesses, c'est merveilleux, mais seulement dans le privé.» Et manque de réaliser Dune (tourné, depuis, en dépit du bon sens par David Lynch). Il rencontre à cette occasion Moebius, le Gustave Doré de la bande dessinée. Et s'improvise, avec le talent qu'on sait, scénariste de BD. «L'existence est plus régie par ce qu'on ne fait pas que par ce qu'on fait. Tout y est message.» Faites passer.
Des vies plongées dans la nuit Le message, Jodorowsky le délivre à la centaine de personnes qui l'attendent, chaque mercredi soir, dans un troquet de Paris tenu secret. Ce n'est pas qu'il privilégie par-dessus tout le mystère, non. C'est que le bouche-à-oreille finit invariablement par attirer marchands du temple, charlatans divers, camelots appâtés par ce marché «psychomagique».
Au Cabaret mystique, donc, se pressent fidèles et impétrants. Avec leurs névroses, leurs psychothérapies, leurs renoncements ou leurs combats. Grugés par une société malade, en panne sèche d'idéal, ils confessent devant Jodorowsky et sa suite ordinaire (fils, tarologues, etc.) les histoires qui les enveloppent et les ligotent. Jodo résume: «J'essaie alors de déplacer les montagnes avec une cuillère.»
Il diagnostique, conseille, engueule. Refuse de lire le futur: «Trafic d'influence. Prise de pouvoir doublée d'escroquerie.» Mais explore le passé pour en extirper la souffrance enracinée. Il peut parler à l'un et viser l'autre. Il peut voir sa proposition discutée. Une femme qui dispute un homme à une rivale refuse, par exemple, la fin de sa liaison. Jodorowsky: «Tu es dans le caprice.» Elle: «Je n'ai pas fait tout ça pour en arriver là.»
Il tutoie. Réconforte. En appelle au bon sens. Une jeune fille aux traits masculins n'ose pas interpréter l'impératrice dans une pièce qu'elle jouera cet hiver. Jodo: «Les choses sont en toi mais tu manques de foi. Habille-toi en Claudia Schiffer.» Et puis, il y a l'indicible: des maladies de peau envahissantes, des gens incapables d'uriner en dehors de chez eux («Le corps, souffle Jodo. Il t'embête ou il t'exalte. Jamais il ne te laisse tranquille»). Bref, autant de vies plongées dans la nuit. Chaque fois, il dégaine un remède: «Mais tu vas - comme les autres - te moquer de moi.»
On lui rétorque qu'on ne rit pas sur le fil d'un rasoir et que la douleur décourage le sarcasme. Il réplique qu'il n'appartient ni à une secte ni à quelque parti que ce soit. Qu'il pratique son art, le tarot, comme la cérémonie japonaise du thé. Qu'on lui écrit simplement, dans la main, le mot «gratis» pour le remercier. Parfois, Jodo préconise des massages afin d'expurger les maux. Prescrit de dresser son arbre généalogique. Cela, en revanche, et il ne s'en cache pas, se monnaie. Alors, ses proches (d'anciens élèves) prennent le relais. Ils couchent des familles sur le papier. En écoutent l'écho. En sondent la mémoire. En décèlent les noeuds et les blocages. Le patient raconte- t-il n'importe quoi? «Son inconscient sait.» Par ferveur, sans doute.
Incernable, rétif, attachant, excessif, Jodorowsky regarde depuis toujours par les fenêtres de l'ésotérisme. Il y a gagné sa culture immense, sa crinière blanche, son sourire fatigué. Enfermé dans une bibliothèque confuse et surchargée, il écrit un livre qu'il ne publiera jamais: L'Art de penser, courbe illustrée de ses obsessions. Exilé jusqu'au fond de sa méditation.
L'Arbre du dieu pendu, par Alejandro Jodorowsky. Trad. par Mara Hernandez et René Solis. Métailié, 383 p., 135 F.
>à savoir Nourri au lait de Flash Gordon et de Mandrake le Magicien, Alejandro Jodorowsky a travaillé avec des dessinateurs de BD, comme Moebius, Bess, Gimenez ou Boucq. Il a obtenu le prix du meilleur scénario au festival d'Angoulême pour Juan Solo, fils de flingue.
>à lire Du même auteur, Le Théâtre de la guérison, chez Albin Michel.
>à venir «Jodo» prépare un film sur le voyage que Federico Fellini fit en Amérique latine pour rencontrer Carlos Castaneda.