Le Times les compare aux Clash, version 1977. NME, la bible du show-biz anglais, surenchérit dans l'apologie: «Le critique de rock s'interdit de jamais prédire qu'un groupe incarne le futur du rock'n'roll. N'empêche, on serait aujourd'hui en mal d'en trouver meilleur exemple.» Quant à Bobby Gillespie, le charismatique leader de Primal Scream, il décrète simplement qu'ADF est «le meilleur groupe de rock du monde».

Le concert de louanges recueilli par Asian Dub Foundation surprend. Mais pas autant que son triomphe en France, où ce très jeune collectif indo-bengalo-pakistanais londonien joue régulièrement à guichets fermés. Et, pour accompagner la sortie d'un troisième album live, Conscious Party (Labels), il lance une nouvelle offensive dans l'Hexagone, ponctuée, au début de juillet, par un concert aux Eurockéennes de Belfort.

Les secrets de leur recette explosive? Entre la basse mastarde de Dr. Das, les invectives de Master D, le commentator (c'est-à-dire le chanteur-rappeur), les élucubrations de Pandit G aux platines, la guitare quasi punk de Chandrasonic, les gesticulations de Sun J (un maître du gharbar, la danse traditionnelle des bâtons) et les percussions qui ordonnent le tout en un puissant fracas, la performance des cinq enragés de la funky insurrection tient du raid. Ils cognent fort et gigotent tant et plus qu'on les jurerait reconnus positifs au contrôle antidopage. «Massive, not passive» est leur devise.

Plus encore qu'une fureur joyeuse et incendiaire, ils affichent un projet, braillé de scène en scène: sauver le monde de l'injustice. Voilà qui ne pouvait que séduire la tribu hip-hop, largement gagnée, comme on le sait, par la conscience politique. N'allez donc pas les seriner sur le thème de la prétendue tolérance de la Grande-Bretagne de Tony Blair: «Des tas de réfugiés entassés dans les ghettos, un harcèlement policier constant, l'exclusion des enfants de couleur de l'école... Le racisme est toujours là.» L'un de leurs hits les plus virulents est dédié à Satpal Ram, jeune Bengali condamné pour meurtre (il clame avoir été victime d'une agression raciste et avoir agi en état de légitime défense). ADF a obtenu 10 000 signatures pour sa mise en liberté et organisé un tel barouf que son procès pourrait bientôt être révisé.

Le groupe a beau faire rouler les tablas, égrener les notes de sitar et remixer sans beaucoup d'égards les mélodies sacrées de Nusrat Fateh Ali Khan, il rejette la bannière d'Asian cool sous laquelle certains voudraient l'enrôler, mêlant, à tort, la banghra (la disco-pop importée du Pendjab) et la jungle orientalisante: «Technology is our only tradition!» Il se défie tout autant du créneau world, «oeuvre de charité pour hippies quinquagénaires souffrant de culpabilité».

Le succès ne les ayant pas adoucis, ils s'autorisent, au passage, un coup de coude dans le nez de la Brit pop. «L'analogie entre Oasis et les Beatles? Comme par hasard, elle coïncide avec l'état de grâce du gouvernement Blair, qu'on compare aux groovy sixties, quand l'Angleterre semblait promise à une éternelle félicité. Bullshit!»