Le Pain de Sucre, à l'entrée de Rio de Janeiro, est à droite. Le Christ rédempteur, juché sur le mont Corcovado, à gauche. Jean Dujardin, lui, est entre les deux, sur la terrasse d'un hôtel de Copa- cabana. Ou plutôt Hubert Bonisseur de La Bath, dit OSS 117, tant l'acteur, ravi d'endosser à nouveau la défroque de l'agent secret, colle au personnage. Il bouge, parle et respire comme lui. « J'aime le sport », dit-il, enjoué, paraphrasant ce cher Hubert qui, dans OSS 117. Le Caire, nid d'espions, déclarait sur le même ton : « J'aime me battre. » Jean Dujardin revient effectivement d'un footing avec son ami et réalisateur, Michel Hazanavicius.

Lundi 24 mars OSS en millions

Jour de repos pour l'équipe d'OSS 117. Rio ne répond plus, dont le tournage a démarré la semaine précédente. Ce deuxième numéro est évidemment attendu, après les 2,2 millions de spectateurs atteints par le premier. Du coup, la barre est placée haut : tandis que le scénario, écrit par Hazanavicius et Jean-François Halin, catapulte OSS 117 en 1967, soit onze ans après ses aventures précédentes et en pleine explosion hippie, Eric et Nicolas Altmayer, de Mandarin Films, en coproduction avec Gaumont, passent d'un budget de 14 millions d'euros à une facture de 22 millions.

Mardi 25

La feuille de service prévoit une séquence autour de la piscine d'un hôtel. Au lieu de quoi, l'équipe se retrouve dans un couloir, attendant qu'OSS 117 sorte d'un ascenseur. On appelle cela un « cover-set », scène de remplacement en cas d'intempéries. Il ne tombe pas des trombes d'eau, à Rio, mais le ciel est trop incertain pour mettre la Gomina dehors. La prise terminée, tout le monde descend. Dans le hall. Ce n'est pas le tout de sortir d'un ascenseur, encore fallait-il y entrer - ce qui est filmé maintenant. Quatre hommes aux mines patibulaires, revolver planqué sous un journal, menacent le héros. Les méchants sont deux Allemands et deux Chinois. Les premiers veulent la peau d'OSS 117, venu à Rio mettre la main sur un ancien dignitaire nazi, les seconds veulent assouvir une vengeance qu'on taira, afin de préserver un running gag cocasse.

Profitons de l'installation du plan pour évoquer le scénario, dont le canevas fut défini quelques semaines seulement après la sortie du Caire, nid d'espions, mais qui devait être mis en chantier bien plus tard. Durant l'été 2006, Michel Hazanavicius imagine un film sur les mafieux marseillais Antoine et Barthélemy « Mémé » Guérini, avec Albert Dupontel et Jean Dujardin. Le projet tombe à l'eau à l'automne, faute de financement. La machine OSS est réactivée en décembre. Quatre mois et six versions plus tard, le scénario est prêt. « Notre mission était d'écrire quelque chose de surprenant », raconte Jean-François Halin. Ce qui fut fait. Impliqué, dès le début, dans l'écriture, contrairement au premier épisode, Michel Hazanavicius couche sur le papier ses indications de mise en scène et déclare, en guise de note d'intention : « Le film doit avoir une ligne graphique très stylisée et jouer sur les clichés, qu'ils soient narratifs ou visuels. Le Brésil doit ressembler à l'idée que s'en font les Français, joyeux, ensoleillé, stylé, et tous les plans "carte postale" sont non seulement les bienvenus, mais même précisément ce que nous recherchons. »

Ils ne les trouveront pas aujourd'hui. Le ciel est de plus en plus sombre. Guillaume Schiffman, chef opérateur attitré de la série, a tout de même allumé trois énormes projecteurs recréant la lumière du soleil pour un plan rapproché d'Hubert B. à l'entrée de l'hôtel. En espérant de vrais rayons pour le lendemain.

Mercredi 26 Très cher OSS

9 heures. La pluie vient de s'arrêter. Le soleil pointe. Toutes à la piscine ! Une trentaine de pépées en maillot de bain s'installent autour du bar ou sur des transats pour admirer béatement l'Hubert. Lequel arrive, maillot de bain vintage (trouvé par la chef costumière dans une friperie à Rouen) et casque sur les oreilles, écoutant, en boucle, le thème du Magnifique (1973), avec Jean-Paul Belmondo. « Grâce à cette scène, je m'offre un fantasme », reconnaît Dujardin, fils spirituel et fan inconditionnel de Bébel. Mais des gouttes tombent. Schiffman rallume ses projecteurs. L'équipe se bat avec l'énergie du désespoir. En vain. Il pleut franchement. Cela sent le cover-set. « Je suis très énervé, confie Nicolas Altmayer. Il y a dix ans, je serais même allé vomir aux toilettes. » Mais le producteur en a vu d'autres. Sur Brice de Nice,notamment, où un incendie criminel ravagea un décor.

Le souci est que la météo brésilienne alourdit les problèmes, déjà nombreux, qui se sont accumulés. En tête desquels des coûts de production plus élevés que prévu. Bien que le salaire mensuel moyen soit, ici, inférieur à 300 euros, la vie est chère et les frais généraux (hébergement, repas, etc.) s'en ressentent. De plus, certains lieux de tournage se sont révélés inaccessibles à la dernière minute, faute d'autorisation. Et pas des moindres : le sommet du Corcovado, où se déroule la scène finale, est désormais interdit aux équipes de films. « C'est devenu un sanctuaire, explique Tuinho Schwartz, producteur exécutif local. A Rio, l'Eglise est intraitable là-dessus. » Le décor a dû être reconstruit dans un studio, en banlieue parisienne. Autre déconvenue : l'aéroport. Celui de Rio n'étant pas vraiment de style années 1960, la production a opté, lors des repérages, pour un gigantesque salon du palais présidentiel, à Brasilia. « Cela paraît incongru, reconnaît Nicolas Altmayer, mais on nous a laissés visiter les lieux. Ils convenaient parfaitement. » « Le ministère du Tourisme était emballé à l'idée de montrer l'architecture d'Oscar Niemeyer, ajoute Tuinho Schwartz. On a été reçus trois fois par le chef de cabinet présidentiel. Mais Lula a finalement refusé, inquiet que les médias puissent lui reprocher, à seule fin d'être médiatisé, de vulgariser un symbole du pouvoir. » Le tournage se fera ailleurs.

A Paris, on s'affole. Les devis s'envolent. Il s'agit de serrer la vis. Et le scénario. On supprime une petite scène ici, une autre là et, surtout, la séquence d'ouverture, une somptueuse poursuite en ski. Pour autant, le film ne se monte pas avec des bouts de ficelle : sur le plateau, les moyens sont visibles à l'oeil nu. Mais les économies sont drastiques. Pas un billet d'avion n'est offert à celui qui n'a pas une activité précise sur le set... Même le scénariste, Jean-François Halin, en sera de sa poche s'il veut aller sur place !

En revanche, la caipirinha de 19 heures est offerte, ce soir, par Michel Hazanavicius. Jean Dujardin n'est pas encore descendu de sa chambre, déçu de ne pas avoir pu jouer sa scène. « Il est comme un enfant à qui, le soir de Noël, il manque les piles pour profiter de son jouet », explique le réalisateur.

Jeudi 27

Le ciel est bleu. Le sourire est radieux. Jean Dujardin, allongé sur un transat, savoure l'attente. Mais trépigne. Hazanavicius doit finir tous les plans à la grue. Son équipe travaille vite. A l'heure qu'il est, Dujardin fait rapidement office de beignet : huilé avec soin, il est prêt à déambuler crânement devant les péronnelles lascivement allongées dans un décor où flambent l'orange, le jaune et le bleu - la déco est signée Maamar Ech-Cheikh, « césarisé » pour son travail sur Le Caire, nid d'espions. Ce dernier a suivi les instructions très précises du metteur en scène : « Je lui ai montré la scène de la piscine dans Matt Helm, agent très spécial [Phil Karlson, 1966]. Je lui ai dit que je voulais ça. A l'identique. » Aucun détail n'a été laissé au hasard. Yvon, l'accessoiriste, a créé des couvertures de magazines et des paquets de cigarettes typiquement années 1960. « Le magazine GQ, version française, a classé notre OSSparmi les 25 films les plus stylés de l'histoire du cinéma », s'enorgueillit Guillaume Schiffman. L'enthousiasme est général. Pour un peu, ils siffleraient tous en travaillant. Auquel cas, personne ne les entendrait : une enceinte diffuse à fond la musique du Magnifique.Dujardin fait son numéro. Un peu trop, de son propre aveu, quand il revoit la séquence sur le moniteur vidéo. Il fera mieux demain, sous un autre angle.

Pour l'instant, la lumière lui impose de monter sur le plongeoir. Dans une heure, il fera trop sombre pour ce plan essentiel, où OSS 117 va vivre un moment douloureux - scène de flash-back du film. Sans rien révéler, Hazanavicius livre un indice, forcément cinéphile : « On s'est inspirés de L'Idole d'Acapulco [Richard Thorpe, 1963], avec Elvis Presley. » Heu...

Vendredi 28

Même temps, même récompense. Depuis 6 heures du matin, Dujardin se prélasse au soleil. Une caméra penchée sur lui indique qu'il joue. Une brune incendiaire, Reem Kherici, le réveille en l'éclaboussant. Onze prises plus tard, l'équipe reprend la scène de la marche du macho amorcée la veille. Hazanavicius la veut parfaite. Dujardin aussi. L'oeil aux moindres détails, le réalisateur demande qu'on nettoie la voûte plantaire d'une figurante allongée. « Un pied sale à ce moment-là, ça tue le glamour », lance-t-il. Pendant ce temps, sa vedette s'éclate. Il marche au rythme de la fameuse bande originale d'On ne vit que deux fois, avec James Bond. « Je suis repu, dit-il. Un hommage à Jean-Paul hier, un à Sean [Connery] aujour-d'hui. » Envolés les soucis du début de semaine. Seule plane l'ombre (et le dard) de l'Aedes aegypti, moustique porteur de la dengue, maladie tropicale dont 84 Cariocas sont victimes chaque heure. Parmi elles, un électro de l'équipe du film, cloué au lit pour une semaine. C'est dommage, vu le temps.

Samedi 29

Après la piscine, le musée. Reconfiguré en ambassade d'Allemagne, où OSS 117 va faire preuve de sa légendaire bêtise en amalgamant Allemands et nazis. Cet après-midi, il sera rejoint par son acolyte, un agent du Mossad incarné par Louise Monod. La jeune comédienne a la délicate tâche d'assurer le quota de neurones du tandem : « Cela demande beaucoup de nuances, sans quoi le personnage paraîtrait antipathique. » Pas de risque. Le seul méchant de l'histoire, c'est le nazi, joué par Rüdiger Vogler, ex-acteur fétiche de Wim Wenders. « Dans le grand bestiaire des méchants, le nazi représente le mal absolu, avoue Jean-François Halin. Pour OSS 117, c'est l'ennemi idéal. Dans OSS 117épisode 23, il ira dans l'espace et croisera des nazis sur Mars ! » On n'en est pas là. Mais on s'en approche doucement, puisque, le premier jour de tournage, Hazanavicius et Dujardin se sont tapé dans la main pour un troisième volet. Sans doute en Afrique noire. OSS 117 voit loin, et partout.

Renseignements généraux

OSS 117 est né en 1949 sous la plume de Jean Bruce, quand James Bond est né en 1952 sous celle de Ian Fleming.

Antoine de Caunes fut pressenti pour réaliser OSS 117. Le Caire, nid d'espions.

Après avoir vu, sur les bons conseils de sa femme, française,

OSS 117. Le Caire, nid d'espions, Sean Connery a appelé le réalisateur, Michel Hazanavicius, pour le féliciter.

Vincent Cassel, en tournage à Rio en même temps que l'équipe d'OSS..., n'aurait pas été contre l'idée de faire une petite apparition. Mais Hazanavicius et ses producteurs se sont imposé de ne pas utiliser de guest stars.

OSS est passé par ici

C'est la deuxième fois qu'OSS 117 vient à Rio. La première, c'était en 1965, dans Furia à Bahia pour OSS 117, d'André Hunebelle, avec Frederick Stafford. Le héros, quand il ne chahutait pas avec des crocodiles, y déjouait les plans d'un néonazi voulant dominer le monde. Des péripéties pas très éloignées de celles d'OSS 117. Rio ne répond plus. A cette différence que, chez Hunebelle, le ton est très premier degré.