L'un agace et l'autre attendrit. Celui qui croit au ciel, si fragile, a l'air fait de sucre filé. Celui qui n'y croit pas, Tintin en culotte de soie, on l'a déjà vu bateler de Mogadiscio à Sarajevo, sac de riz au dos, colère en bandeau. A trop vouloir montrer, il a failli décourager le pékin moyen de mettre cent sous dans une sébile. Ce dialogue incongru entre le «French doctor» Bernard Kouchner et l'inoxydable abbé Pierre n'était donc pas inutile. On en sort plus éclairé. Partis de points cardinaux opposés - l'imitation de saint François d'Assise et le marxisme - ils ont tous deux abordé aux mêmes rives, entre l'urgence et le plaisir de l'action. «On est beaucoup plus narcissique si l'on n'a pas Dieu à satisfaire. Agissant pour les autres, on agit pour soi. Privé de Dieu, on est son seul miroir», dit en guise d'excuse Kouchner, l'athée fasciné par les Lumières. Et l'abbé de le démasquer: «Ton acte ne se sépare pas de cette joie, mystérieuse parce qu'elle n'a pas de rapport avec l'effroyable champ de bataille sans fin. Tu y trouves un certain plaisir. Ne triche pas, reconnais-le! Mais on ne va pas le dire, parce que les gens se scandaliseraient.» Et si c'était l'inverse? Un bout de saine vérité, enfin, sur l'insondable mystère des héros, grands ou petits? «C'est moins embêtant que d'être une dactylo qui tape des factures de macaronis toute sa vie», avoue l'abbé. «Ton Dieu et mon docteur Sigmund Freud doivent bien rigoler de nos débats!» fanfaronne Kouchner. Qui guerroie: «La méchanceté des hommes demeure démonstrative de l'inexistence de Dieu.» L'abbé: «Il n'envoie pas que de la bonté, il nous envoie la liberté! Avec cette liberté tu peux être bon ou mauvais.» A réfléchir, tout haut, aux chemins suivis, aux précipices frôlés, ils finiront, bien sûr, par se congratuler. «Mon père, tu appartiens au patrimoine de l'humanité. Tu es devenu un personnage historique», grandiloque l'ex-ministre du dieu de l'Elysée. «Tu as profondément raison quand tu dis qu'on n'a pas compris ton action. A mon avis, ce que tu as fait est entré dans l'Histoire», réconforte le prêtre. Le succès à la clef. Il témoigne autant d'un double don pour la communication que de la soif de lecteurs en quête de repères. Entre ciel et terre. Dieu et les hommes, par l'abbé Pierre et Bernard Kouchner. Laffont, 232 p., 99 F.