Dans le roman de Pierre Boulle comme dans le film qu'il a inspiré, dont un formidable remake triomphe aux Etats-Unis, on voit les hommes remplacés par des singes après s'être entre-tués à coups de bombes. Les dernières nouvelles du front de la génétique pourraient annoncer un tel renversement de l'espèce humaine après un détour différent, qui aurait rendu, comme par inadvertance, les deux espèces biologiquement indiscernables.
Après qu'il est devenu possible, en 1998, d'isoler et de cultiver des cellules dites «souches», c'est-à-dire non encore différenciées, issues d'embryons précoces et de foetus humains, une équipe américaine vient d'annoncer la greffe de telles cellules dans des cerveaux de foetus de macaques. Elles s'y sont développées et les macaques sont nés avec des cerveaux mixtes, dont on a arrêté l'évolution en tuant les cobayes à l'âge de 4 mois.
De plus, pour éviter d'avoir à utiliser des cellules d'embryons humains, des chercheurs ont trouvé le moyen d'en extraire de presque n'importe quel tissu d'humain adulte: le sang, le foie, le muscle, la moelle osseuse et même la peau ou les tissus graisseux. Ces cellules souches pourront bientôt, semble-t-il, une fois réintégrées dans un organisme, proliférer et renouveler le tissu auquel elles appartiennent; et même se différencier autrement que selon leur tissu d'origine, pour devenir des cellules épithéliales, osseuses, musculaires ou neuronales. On pourra donc fabriquer des cellules du cerveau avec un morceau de peau.
Naturellement, comme dans toute manipulation génétique, on justifie l'audace du projet par les promesses thérapeutiques. Et on promet de n'utiliser ces cellules souches que pour régénérer des cellules déficientes et remplacer des parties déficientes d'organes, épargnant ainsi au malade d'attendre une transplantation ou un hypothétique médicament. Cela pourrait en particulier permettre d'espérer régénérer les cellules du système nerveux central et de traiter les maladies de la moelle épinière, de Parkinson ou d'Alzheimer; ou de réparer des cellules du foie ou du rein. Des sociétés américaines et suédoises (comme Curis Inc., PPL Therapeutics, Anthrogenesis Corp., dans le New Jersey, NeuroNova à Stockholm) ont d'ailleurs déjà commencé à déposer des brevets sur de telles cellules.
Mais on ne s'arrêtera pas là. Car, si on peut réparer, on pourra aussi modifier. Et, à terme, comme je le prévoyais dans un livre publié il y a maintenant vingt-deux ans (L'Ordre cannibale, Grasset), on ne résistera pas, on ne résiste déjà plus, à mêler des cellules souches de plusieurs espèces de mammifères pour produire et laisser grandir des êtres nouveaux, des chimères, aux compétences particulières. Par exemple, on produira un singe ayant un peu de l'intelligence humaine pour travailler en milieu hostile. Ou un homme ayant la force d'un singe pour des travaux manuels difficiles.
Le propre de l'homme, s'il a jamais existé, aura disparu. Rien d'étonnant à cela: après tout, il y a deux fois moins de différences génétiques entre un homme et un singe qu'entre un homme et une femme.
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