Sur le plateau du théâtre des Amandiers de Nanterre, ils sont 53 comédiens en herbe, âgés de 12 à 72 ans: profs, collégiens, retraités, filles de salle, inspecteurs de police, boulangères, etc. Tous habitants de la ville et partants pour la grande aventure des répétitions de nuit, après le boulot, quand les copains sont devant la télé. Tout a commencé l'an passé avec Lucrèce Borgia, de Victor Hugo, mis en scène par Anne Torrès. Et tout continue cette année avec des fragments du Drame de la vie, de Valère Novarina. Un contemporain, comme on dit, c'est-à-dire un gars qui peut venir expliquer son texte quand on ne comprend pas, ce qui est souvent le cas avec l'auteur du Babil des classes dangereuses. Pour Jean-Pierre Vincent, qui signe la mise en scène de ce drame aux 2 587 personnages, «la langue de Novarina a provoqué beaucoup d'affolement au début, assorti d'une grande envie de se défiler». Deux mois après les premières répétitions plus ou moins cauchemardesques, la petite troupe parle presque couramment le novarina. Et Vincent respire. Lorsqu'il rassemble ses acteurs amateurs, en ce commencement de mars, Jean-Pierre Vincent, chef d'orchestre habitué aux stradivarius que sont les professionnels, se retrouve face à un assemblage assez hétéroclite d'instruments: «A la différence des pros, dont les voix, les accents et même les corps sont, en quelque sorte, rabotés par le métier, je me suis trouvé face à des personnalités brutes. Et bien décidé à les respecter. Mais le travail est toujours le même: chercher à voir ce que j'ai envie de voir.» A 19 h 30, ce mardi, tout le monde est sur le pont. Avec un mot d'ordre: silence complet, concentration absolue. Ne pas confondre énergie et vitesse, mais jouer allegro. Dans le feu de l'action, Vincent, qui regarde de loin mais dirige à l'oreille des comédiens, montera cent fois les gradins, où se trouve sa table de travail. Cet homme-là est infatigable, attentif, rassurant. Et ferme comme un roc. Ce qui n'empêche pas l'humour: «Trouve quelque chose entre M. Hulot et Zarathoustra», lâche-t-il, optimiste. La référence tombe un peu à plat. Il se rattrapera plus tard avec Tapie, qui vient juste de reprendre l'OM. Et fera mouche cette fois: penser à sa conviction, à sa façon de mordre dans chaque syllabe: «Sous chaque mot, un crime.» Ça, c'est du Novarina.

A six mois de son départ des Amandiers, qu'il laisse à Jean-Louis Martinelli pour reprendre la vie en compagnie, on se demande pourquoi Vincent se décarcasse comme cela: «C'est une façon de nettoyer les tuyaux, de faire ce que je ne sais absolument pas faire. Comme pour Karl Marx, Théâtre inédit. La suite de mon travail profite de ce vaste remue-ménage que j'entreprends tous les quatre ans environ. Mais, attention, hein! Il ne s'agit pas d'un travail de réhabilitation sociale! Si on fait appel aux gens de Nanterre, c'est pour faire de l'art, ensemble!» De fait, posté à l'avant-scène du théâtre, un petit cochon rose semble avertir le spectateur: «De l'art, pas du cochon!»