L'arrière-salle enfumée du bistrot, au 96, quai de Jemmapes (Paris Xe), était devenue leur quartier général. Chaque soir, Olivier, 33 ans, se coltinait les pro-blèmes quotidiens du campement: quantité de nourriture disponible, tours de garde... A la table voisine, Thomas tentait de cerner le vide juridique dans lequel se débattent la plupart des SDF installés sous les 200 tentes, près du canal Saint-Martin. Le 9 janvier, les Enfants de Don Quichotte ont annoncé leur intention de lever le camp. Mais l'aventure vécue pendant trois semaines a détourné ces deux pères de jeunes enfants de leurs «privilèges» pour venir prendre le pouls des naufragés de la rue.

Ni vieux routiers des luttes sociales ni activistes nouvelle génération, Olivier et Thomas sont respectivement producteur d'émission télévisées pour enfants et avocat d'affaires. «En entendant Augustin Legrand [fondateur des Enfants de Don Quichotte] à la radio, je l'ai trouvé sincère, raconte Olivier. Ici, on n'est pas dans l'idéologie, on se bouge pour régler un problème majeur: en France, des êtres humains meurent parce qu'ils sont à la rue.»

L'impact, rapide et inattendu, de l'opération en faveur des sans-abri lancée par Augustin Legrand - comédien, lui aussi sans passé militant - a mis en lumière un phénomène grandissant: de plus en plus de citoyens s'engagent, à titre individuel, pour apporter aide et réconfort aux personnes en difficulté, en dehors des structures politiques, syndicales et caritatives habituelles. «De nouvelles formes de solidarité émergent. Loin des mobilisations collectives d'autrefois, on agit de manière personnelle, sélective, en fonction de sa sensibilité et de son environnement, explique le sociologue Serge Paugam, qui a dirigé l'ouvrage collectif Repenser la solidarité (PUF). Aujourd'hui, on cherche à établir une relation spécifique et personnelle avec celui qui souffre.»

Ecouter l'autre, pour se trouver soi-même

Certes, les grandes causes ne changent guère - lutte contre le chômage, assistance aux familles démunies, alphabétisation... - mais les déclics qui poussent à l'engagement évoluent: coup de coeur, sentiment d'injustice face à des détresses insupportables... Des gens «ordinaires» se mobilisent, sans pour autant se mêler aux organisations d'extrême gauche qui encadrent souvent les actions concernant les mal-logés ou des sans-papiers.

«Citoyens lambda», Virginie, 36 ans, et son mari, parents de trois blondinets, comptent deux enfants de plus, noirs, à la maison. Depuis novembre 2006, ce couple parisien cache deux jeunes filles arrivées d'Afrique de l'Ouest il y a cinq ans, avec leurs parents. En situation irrégulière, toute la famille risque l'expulsion. Alors, contactés par le Réseau éducation sans frontières (RESF), une structure réclamant la régularisation des élèves sans papiers, Virginie et son mari ont accepté de «se serrer un peu à la maison». Les deux adolescentes sont maintenant scolarisées dans les alentours. «Les accueillir était une évidence, glisse Virginie. Je ne crois pas à la révolution, mais à des microrésistances locales.»

Ces nouvelles formes de solidarité, temporaires, mouvantes, peuvent aussi reposer sur la force d'un groupe de proches. A Marcillé-Robert (Ille-et-Vilaine), Catherine et Daniel Legrand-Toubon, éleveurs porcins, ont acheté une caravane, avec une dizaine d'amis. Chaque été, ils y accueillent une ou deux familles en grande difficulté. L'idée est simple: faire en sorte, en se relayant, que ces invités passent de vraies vacances. «Voir un môme découvrir la mer, ça fait plaisir et c'est tout bête, dit Daniel. Il suffit de donner un peu de son temps.»

Depuis deux ans, Sophie Bonnaure, 43 ans, responsable de la fondation d'une grande société française, consacre quelques heures par mois à trois personnes minées et isolées par l'absence de travail. Affiliée à l'association Solidarités nouvelles contre le chômage (SNC), elle anime au sein de son entreprise un groupe d'aide à la recherche d'emploi. «Ces moments sont une bulle de pureté dans un monde difficile, poursuit Sophie Bonnaure, c'est gratuit, rare et précieux. En écoutant l'autre, on se trouve soi-même. On découvre aussi ses collègues sous un jour nouveau.»

Une envie d'aider qui peut devenir une source d'ennuis

L'altruisme serait-il bon pour l'ego? «Les gens assument le fait qu'ils y trouvent leur compte, reprend le sociologue Serge Paugam. Ils veulent donner un sens à leur vie, ils cherchent une identité complémentaire à celle que leur confère leur métier ou leur vie privée.»

L'action solidaire peut même devenir un mode de vie. Voire une source d'ennuis. En offrant un peu de thé aux premiers réfugiés débarqués à Calais, il y a près de dix ans, Charles Frammezelle, 47 ans, alias «Moustache», voulait tendre la main à plus vulnérable que lui. Aujourd'hui, ce célibataire au grand coeur a arrêté les petits boulots pour se consacrer à sa «mission»: nourrir, réconforter et, souvent, héberger les clandestins errant à Calais dans l'espoir de passer en Angleterre. Placé sous contrôle judiciaire, jugé en 2004 avec un autre bénévole pour «aide au séjour d'étrangers en situation irrégulière», il a finalement été dispensé de peine. «Moustache» participe chaque jour à la distribution de repas où se bousculent plusieurs centaines de réfugiés africains, iraniens, afghans ou chinois. «J'ai besoin de donner pour me sentir bien», dit-il en souriant, en se lissant les bacchantes. Les bonnes volontés se paient de peu de mots.

L'état de la pauvreté

Le ministère de la Cohésion sociale vient d'annoncer l'ouverture de 27 100 places d'hébergement supplémentaires durables pour des personnes sans abri. Etat des lieux de la pauvreté en France.· 3,6 millions de personnes vivent sous le seuil de pauvreté, selon la définition la plus restrictive retenue par l'Insee.Il y aurait 2 millions d'enfants pauvres selon Martin Hirsch, président d'Emmaüs France.· 1,25 million de personnes sont bénéficiaires du RMI (440,86 euros mensuels pour une personne seule), dont 150 000 dans les DOM-TOM.· 3,1 millions de personnes sont en situation d'illettrisme, soit 9% de la population âgée de 18 à 65 ans. Ce pourcentage est deux fois plus élevé (18%) dans les zones urbaines sensibles.· 3,2 millions de personnes sont mal ou très mal logées, selon le rapport 2006 de la Fondation Abbé Pierre. 100 000 vivent à l'année en camping ou en mobile home.· 100 000 sans-domicile-fixe sont recensés, dont 10 000 environ à Paris.· 30% des personnes sans domicile fixe ont un emploi.

Dix fois plus solidaires

A dix, on est plus forts. Fondées sur un principe simple - la mise en commun des moyens, théorisées par des associations telles qu'Emmaüs - les initiatives solidaires rassemblant dix personnes ou dix familles se multiplient. Trois exemples.· Dix habitants d'un immeuble du XIe arrondissement se relaient pour aider une personne âgée ou handicapée dans sa vie quotidienne.· Dix personnes se cotisent pour avancer le montant de la caution permettant à une famille d'accéder à un logement. C'est le principe de la tontine.· Une association, Dixièmefamille.com, fédère les bonnes volontés via Internet. Le principe? Une «galaxie» de neuf familles, résidant dans la même ville ou la même région, s'engage à en aider une dixième. En se relayant et en se complétant selon leurs compétences et leurs disponibilités, des profs, des juristes, des artisans peuvent accompagner le foyer en difficulté dans des domaines précis: recherche d'emploi, gestion du budget, aide aux devoirs...