Quelques minutes de discussion suffisent à gommer les légers outrages du temps. L'oeil est toujours aussi vif, la voix envoûtante et le discours radical. Fondamentalement, Joe Strummer, 47 ans, figure emblématique du mouvement punk, n'a pas changé. Après une éclipse de plus de dix ans, l'homme qui a contribué à faire de Clash un groupe majeur dans l'histoire du rock nous revient avec un album de 10 titres, Rock, Art & the X-Ray Style (Mercury), élaboré avec sa nouvelle formation, les Mescaleros. Le disque, savant cocktail de rythmes reggae, de ballades mélancoliques et de morceaux plus rock, est un petit bijou. Au même moment, voici que Columbia sort le très attendu live de Clash, From Here to Eternity. Une sorte de best of posthume dont le grand mérite est de restituer l'incroyable énergie que dégageait sur scène The Last Gang in Town. Et ce n'est pas tout: un documentaire sur le groupe britannique, Westway to the World, devrait prochainement sortir dans l'Hexagone. Signé Don Letts, le film alterne interviews des membres du groupe et extraits de concerts. Bref, cet automne 99 prend des allures de rentrée des Clash.

Ce retour vers le no future serait susceptible d'arracher quelques larmes aux nostalgiques de l'ère clashienne (1976-1983), faite de bruit et de fureur. Mais Joe Strummer ne cultive pas la nostalgie. «Clash a fait son temps, marqué son époque. D'autres groupes ont pris le relais. Durant toutes ces années, j'ai évolué, ceux qui m'écoutent également. Comme moi, ils ont des impôts à payer, des enfants à conduire à l'école le matin. On a accepté d'assumer nos responsabilités. Il ne faut pas en avoir honte, au contraire. Il serait absurde de faire comme si le temps s'était arrêté.» Inutile, donc, sauf à vouloir faire sortir l'animal de ses gonds, de sonder Joe sur une éventuelle reformation de Clash, fantasme récurrent dans l'imaginaire de nombreux fans. Comment lui donner tort? Si Clash jouit d'une telle aura, plus de quinze ans après son implosion, c'est parce que le groupe s'est construit autour de valeurs qu'il n'a jamais reniées. Intégrité, authenticité, refus des concessions, engagement social et politique... C'est ainsi que le groupe sacrifia ses bénéfices afin de permettre aux kids d'acheter le double album London Calling (1979) et le triple Sandinista! (1980) au prix d'un simple, ou qu'il tira sa révérence au sommet de sa gloire, alors que Rock the Casbah et Should I Stay or Should I Go? triomphaient dans les charts. Les punks, lors de leur irruption sur la scène rock, vers 1975, n'avaient-ils pas stigmatisé les «dinosaures», ces groupes, tels les Who ou les Rolling Stones, accusés d'occuper tout l'espace musical et de s'y maintenir uniquement pour l'argent?

Vingt ans après, force est de constater que les dinosaures se portent toujours aussi bien. Les punks, eux, ont pratiquement disparu. Mais l'esprit du mouvement a survécu et Joe Strummer, gardien du temple malgré lui, continue de l'incarner parfaitement. A la fin des années 70, London's Burning, Tommy Gun, English Civil War et autres hymnes clashiens constituaient autant de brûlots jetés à la face de Margaret Thatcher. Aujourd'hui, Brixton n'est plus à feu et à sang, les conservateurs ont quitté le pouvoir, mais l'occupant du 10 Downing Street est toujours la bête noire du chanteur. «Tony Blair est pire que Thatcher. Au moins, avec elle, on savait à quoi s'attendre, c'est-à-dire rien de bon. Mais Blair, sous ses airs angéliques, est plus dangereux. Ce qui l'intéresse, c'est le pouvoir, pas la démocratie. Lui et les travaillistes avaient fait toutes sortes de promesses, notamment d'exonérer d'impôt les mères célibataires, qu'ils n'ont pas tenues. Résultat: aux prochaines élections, on n'a aucun choix pour voter.» Politique, Clash l'a toujours été. Extrêmement. Lors d'un festival contre le racisme, en 1977, Strummer avait fait sensation en montant sur scène avec un tee-shirt aux armes des Brigades rouges! «C'était surtout de la provocation», tempère aujourd'hui Joe. Lucide, il lâche: «Politiquement, tout le monde s'est trompé. Je pense qu'on vit encore sur des valeurs complètement fausses. Il faudrait jeter toutes nos références à la rivière et tout recommencer.» Sur de nombreux points, cependant, les convictions de Strummer n'ont pas varié. L'homme croit toujours aux vertus de l'action, valeur éminemment clashienne. Dans White Riot, le groupe appelait les jeunes Blancs à prêter main-forte aux Noirs pour harceler le pouvoir en place. «Il ne sert à rien de geindre. Chacun doit prendre son destin en main», confirme Rebel Joe. C'est dans cet esprit qu'il élève ses filles, à qui il souhaite de ne pas aller à l'université: «Je crois que ça rend les gens stupides et arrogants, déconnectés du monde réel.» L'ancien leader de Clash sait que pour toute une génération il a représenté un modèle. Un artiste dont les prises de position étaient - et sont toujours - attendues. Là où les premiers groupes punk ne juraient que par le triptyque Sex, drugs and rock'n'roll, lui préférait orner sa guitare de slogans (Ignore alien orders) aux relents spinozistes. La musique et les textes des chansons de Clash, dont il a écrit la grande majorité avec son complice Mick Jones, traduisent d'ailleurs la formidable richesse d'un groupe qui s'est rapidement senti à l'étroit dans le carcan punk.

Voilà pourquoi Strummer est une légende vivante, même si cette idée le met hors de lui. «C'est parfois dur à vivre d'être considéré comme un mythe, avoue-t-il, visiblement las de porter ce fardeau. Tout ce que je sais aujourd'hui, c'est qu'on n'a pas le droit de dire aux gens ce qu'ils ont à faire. A la limite, tu peux attirer leur attention sur certaines choses, mais pas plus.» Un silence, et le sourire revient sur les lèvres du chanteur: «De toute façon, maintenant, on me laisse tranquille. En Angleterre, plus personne ne me reconnaît dans la rue, ce qui me ravit. Je détesterais être Bowie ou Madonna, qui sont devenus des personnages de BD. Ce qui compte, c'est la vraie vie.»