ÉPISODE 1 : Où le couple attend son procès. Elle, dans la dépression. Lui, dans le déni
"Je suis fatiguée", écrivait Isabelle Balkany, l'épouse et la première adjointe du maire de Levallois, sur sa page Facebook, le 1er mai au soir. Fatiguée des scribouillards qui s'érigent en juges et des juges qui instruisent à charge. Fatiguée au point d'essayer de mettre fin à ses jours en se gavant de médicaments. Elle le sait, les médias n'auront d'yeux que pour eux, les Balkany, à partir du lundi 13 mai. Ce jour-là, pour la seconde fois en quarante-trois ans de mariage, ils doivent comparaître ensemble devant la justice. Patrick, 70 ans, et Isabelle, 71 ans, sont soupçonnés d'avoir planqué une partie de leur patrimoine dans un dédale de structures offshore au Panama, aux Seychelles et au Liechtenstein : la villa Serena, vendue en 2002, et la sublime maison Pamplemousse, située dans le quartier huppé de Baie Rouge, toutes deux sur l'île paradisiaque de Saint-Martin, aux Antilles, et le somptueux riad Dar Gyucy, lové dans la palmeraie de Marrakech. Soit, au bas mot, 13 millions d'euros cachés au fisc et à la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique. Lui est accusé de corruption passive, de fraude fiscale et de blanchiment. Elle doit répondre de fraude fiscale aggravée et de blanchiment. Lui encourt dix ans de prison ; elle, cinq. Alexandre, 38 ans, le cadet de leurs deux enfants, sera jugé pour blanchiment de fraude fiscale.
Pourtant, la dernière sortie médiatique des Balkany ne manquait pas d'humour. C'était le 11 février, trois jours avant la Saint-Valentin, au Casino de Paris. A l'affiche ce soir-là, la septième édition de la Nuit de la déprime et sa promesse habituelle : "Tous vos chanteurs préférés viendront chanter leurs chansons les plus tristes." Sur le grand écran qui tapisse le fond de la scène, l'organisateur du spectacle, Raphaël Mezrahi, apparaît assis entre Patrick et Isabelle Balkany. Les mines sont funèbres, l'échange, lugubre. "On ne peut pas dire que ce soit vraiment votre année..." hasarde l'humoriste. "Pas vraiment", soupire Madame. "L'année dernière non plus. L'année d'avant... poursuit Mezrahi. Comment vous voyez l'avenir ?" Moue de Patrick, haussement de sourcils désabusé d'Isabelle. "Nous déclarons ouverte la Nuit de la déprime", annonce alors Monsieur le maire d'une voix sépulcrale. Le public se marre. Pas les Balkany.
Privés de leurs retraites exotiques et de leurs passeports, ils vivent entre leur fief de Levallois, leur moulin près de Giverny et la propriété de l'ami Daniel Hechter, à Saint-Tropez. Autour d'eux, le silence s'est fait. Certes, quelques adversaires politiques acceptent de s'épancher sous le sceau du off. Voire du triple off. Ne pas citer leurs noms, bien sûr, et même faire en sorte qu'ils ne puissent être identifiés, voilà la règle qu'ils imposent. Proches, élus municipaux, alliés et ennemis : rares sont ceux qui consentent à parler. A raconter "leurs" Balkany. Beaucoup ont ignoré les sollicitations de L'Express. D'autres ont courtoisement décliné, se retranchant derrière d'aimables excuses. Tel architecte, dont nombre d'immeubles levalloisiens portent la signature, assure ne pas les connaître assez. L'homme a pourtant son rond de serviette à la table du maire. Tel journaliste reconverti dans les affaires et habitué, lui aussi, des quartiers privés de Patrick Balkany, redoute que l'article de L'Express ne soit pas à son goût. Telle élue, familière des B. depuis quatre décennies, répugne à évoquer un couple qui fait presque partie de sa famille. Un autre, fidèle entre les fidèles, ne souhaite pas s'exprimer à la veille du procès devant le tribunal correctionnel de Paris.
Ils feront avocats à part
Lundi 13 mai, les Balkany feront avocat à part. Pour remplacer leur défenseur historique, Grégoire Lafarge, affaibli par un accident cérébral, Monsieur a choisi le tonitruant Eric Dupond-Moretti, Madame a opté pour l'onctueux Pierre-Olivier Sur. En mai 2014, devant les juges d'instruction Renaud Van Ruymbeke et Patricia Simon, elle a craqué au deuxième jour de sa garde à vue. Elle a reconnu être la propriétaire de la maison Pamplemousse, aux Caraïbes. Financée, affirme-t-elle, grâce à un héritage qu'elle aurait eu la faiblesse de ne pas déclarer.
Au fil des interrogatoires, Patrick, lui, n'a rien lâché. "Je n'ai pas été corrompu par qui que ce soit, assène-t-il en janvier dernier face à la caméra d'Enquêtes exclusives, l'émission de M6. Quant à l'argent dont on parle, je ne l'ai volé à personne, c'était l'argent de ma famille." Circulez. "On dirait que rien ne l'atteint", observe un ami. "Il est dans le déni", corrige un opposant. Le maire de Levallois a d'ores et déjà annoncé la couleur : il rempilera aux élections municipales de 2020. Si les juges lui en laissent le loisir. Et si ses électeurs ne lui tiennent pas rigueur de ses frasques judiciaires.

Pour le couple Balkany, le procès s'annonce comme une année très lors d'un meeting politique, le 25 novembre 2014 à Boulogne-Billancourt, près de Paris
© / Martin Bureau/afp.com
Isabelle, elle, n'a plus le coeur à la politique. "Je n'aurais pas dû [en] faire", confie-t-elle au Journal du dimanche en août 2015. Terrible aveu. "Elle est profondément marquée par toute cette affaire et notamment par sa garde à vue", glisse un proche. Selon un autre, cette "mère louve" a été très affectée, aussi, par la détention provisoire et la mise en examen de son fils, Alexandre. Ce fils, sosie de son père, dont les incartades à répétition lui ont causé bien du tracas. "Des gardes à vue, il en a effectué un paquet depuis l'adolescence", soupire un fidèle de la famille.
Malgré la dépression qui la mine, elle s'applique à donner le change. Sur les réseaux sociaux, elle continue à aligner les posts à grand renfort d'émoticônes. Elle admire les Harlem Globetrotters au palais des sports Marcel-Cerdan, s'attendrit devant l'un de ses chiens qui dribble avec un ballon ou pleure le décès d'un ami animateur de radio. Le 13 avril, jour de leur 43e anniversaire de mariage, Isabelle a posté sur sa page Facebook une jolie profession de foi empruntée à Sacha Guitry : "Je reste convaincue que l'on peut vivre à deux, d'un bout à l'autre de la vie, en ayant l'un pour l'autre un sentiment que rien ne saurait altérer, fait d'amour, de tendresse, de respect, de confiance et d'amitié, d'amitié dans le sens le plus pur de ce mot."
Mme Balkany sait de quoi elle parle. Son mari l'a trompée. Il l'a même quittée, une fois. Elle a voulu divorcer. Leur mariage, pourtant, n'a pas sombré. Alors, elle laisse dire les médisants qui réduisent leur tandem à une association d'intérêts communs. Un ancien ami témoigne : "Il n'aurait rien été sans elle et elle n'aurait rien été sans lui."
ÉPISODE 2 : Quand les deux gosses de riche se découvrent une ambition politique commune
Le 13 avril 1976, Patrick Balkany et Isabelle Smadja unissent leurs destins à la synagogue du XVIIe arrondissement de Paris, puis à la mairie de Neuilly-sur-Seine. Une noce chic et choc, avec cocktail chez Ledoyen, dîner chez Maxim's et soirée chez Régine. De la vie, ces jeunes mariés là, ne connaissent que "le caviar et la soie", selon l'expression d'un de leurs fidèles. Le père de Patrick, Gyula, juif hongrois rescapé d'Auschwitz, possède plusieurs magasins de prêt-à-porter de luxe à l'enseigne Réty. Balkany junior, enfant choyé et élève indiscipliné, aime le hockey sur gazon, le cinéma, la musique et les filles. Adolescent, il délaisse ses livres de classe pour filer aux après-midi dansants du Golf-Drouot, où il sympathise avec le futur Johnny Hallyday. Douces années d'insouciance dans le Paris yé-yé des années 1960.
A défaut de décrocher le bac, il prend des cours de comédie, obtient quelques petits rôles et, surtout, collectionne les conquêtes. "Le fait que l'on rencontre sur les tournages les plus belles femmes du monde [...] n'était peut-être pas tout à fait étranger à ma fugace vocation cinématographique", avoue-t-il dans son autobiographie, Une autre vérité, la mienne (Michel Lafon). Son sourire carnassier, son quasi-double mètre et sa voix de stentor séduisent Shirley MacLaine, Brigitte Bardot (qui dément) et Gina Lollobrigida - même si "Esmeralda avait pris une bonne dizaine d'années et avait forcé sur la pasta. Désillusion cruelle", comme il l'écrit avec élégance.
Une énergie farouche, une volonté de pouvoir
Grâce aux relations de son père, c'est à l'Elysée qu'il accomplit son service militaire. Préposé au découpage des dépêches, le deuxième classe Balkany côtoie le président Pompidou et le secrétaire général adjoint de la présidence Edouard Balladur, croise Jacques Chirac, jeune ministre délégué aux Relations avec le Parlement, et se lie avec Michel Jobert, secrétaire général de la présidence, son futur témoin de mariage.
Isabelle Smadja n'a pas grand-chose à envier à son époux. "Je n'y suis pour rien si j'ai été élevée dans un hôtel particulier de 3000 mètres carrés du XVIe et si, enfant, j'allais à l'école en Rolls !" se défendra-t-elle des années plus tard. Son père, René, a fait fortune dans la production de caoutchouc. Son oncle Charles est l'un des dirigeants de United Artists, la compagnie de cinéma créée notamment par Charlie Chaplin. Quant à son oncle Henri, il a racheté, en 1947, le quotidien Combat, fondé par le mouvement de résistance du même nom.
Bachelière avant ses 16 ans, Isabelle veut étudier les lettres et la philo. Ce sera le droit, tranche son père. Deux ans plus tard, elle abandonne. N'en déplaise à son géniteur, elle a décidé de devenir journaliste. Quitte à passer à la concurrence, puisque Pierre Lazareff, le patron de France-Soir, lui propose de l'embaucher. Tollé familial. Elle rentre à Combat, où le rédacteur en chef Philippe Tesson la prend sous son aile. Les qualités de la blonde jeune femme à lunettes, selon lui ? "Une énergie farouche, une volonté de pouvoir, une ambition extraordinaire" (Les Balkany, de Julien Martin, éditions du Moment). Quand Tesson est candidat aux élections législatives de 1968, elle l'épaule. Ce sera son baptême du feu. Sa première campagne.
A la fin de l'automne 1975, Isabelle croise Patrick à une soirée d'anniversaire. Elle ne le remarque pas, jure-t-elle. Il lui fait porter des roses le lendemain. Trois jours plus tard, ces deux fumeurs invétérés se rencontrent à une séance de dédicaces au Pen Club. Il escorte Michel Jobert, tandis qu'elle accompagne Maurice Siegel, l'ancien patron d'Europe 1. Isabelle travaille désormais au service de la communication de la radio, Patrick a rejoint l'entreprise familiale. Elle le remercie pour les fleurs. Promis, ils vont se revoir très vite.
Le 13 décembre, le boxeur français Gratien Tonna défie le champion du monde Carlos Monzon à Paris. Fan de boxe, Patrick a deux places pour lui et sa petite amie canadienne. Tant pis pour la fiancée : il invite Isabelle. Deux semaines plus tard, Mlle Smadja accepte de l'épouser. "Elle l'a toujours eu dans la peau, observe un proche. Aujourd'hui encore, elle est très amoureuse de lui. Très fusionnelle." Patrick, lui, a une définition plurielle de l'amour. "Un homme peut aimer une femme sans cesser d'aimer celle avec qui il a été toute sa vie. [...] Ça s'appelle le cumul des mandats", déclare-t- il sur France 3 en février 2013.

Patrick Balkany, félicite Nicolas Sarkozy après son élection au poste de maire de Neuilly sur Seine en remplacement d'Achille Peretti en 1983.
© / PIERRE VERDY / AFP
Avec Isabelle, il s'est trouvé un manager. Pas question qu'il végète dans le parti de son mentor, Michel Jobert, le Mouvement des démocrates. Jacques Chirac s'apprête à lancer le Rassemblement pour la République (RPR). Heureux hasard, une cousine du père d'Isabelle, Nelly Smadja, est l'épouse de Léon Boutbien, dirigeant du courant gaulliste Présence socialiste, qui dispose de quelques places au comité central du jeune RPR. L'ancien résistant prend Patrick sur sa liste. Le 5 décembre 1976, son poulain assiste au meeting fondateur du nouveau mouvement à la porte de Versailles. Un an plus tard, alors que l'Union pour la démocratie française (UDF), parrainée par le président Valéry Giscard d'Estaing, est en gestation, le soldat Balkany reçoit son premier ordre de mission : aller piétiner les plates-bandes de Jean-Pierre Soisson, futur ponte de l'UDF et maire d'Auxerre, dans l'Yonne, à l'occasion des élections législatives de 1978.
En décembre 1977, Patrick, Isabelle et leur petite Vanessa, tout juste 1 an, quittent leur appartement de 400 mètres carrés à Neuilly et s'installent à l'hôtel Maxime, sur les rives de l'Yonne. La machine électorale Balkany se met en marche. Pendant que Madame organise le collage des affiches, les distributions des tracts et les réunions publiques, Monsieur, long manteau en mouton retourné sur costume-cravate, court les villages et les hameaux. Bref, il "fait le trottoir", comme elle dit dans son langage fleuri. "Je ne suis pas un candidat parachuté, je suis un candidat bombardé", répète-t-il sans complexe.
Le 4 mars 1978, avec 8,37 % des suffrages, le novice de 29 ans contraint Jean-Pierre Soisson à un deuxième tour. Jacques Chirac se frotte les mains. Patrick Balkany a gagné ses galons. A présent, il doit réussir là où même le vétéran Charles Pasqua, le parrain RPR des Hauts-de-Seine, s'est cassé les dents : à Levallois-Perret, bastion communiste depuis 1965.
ÉPISODE 3 : Où le tandem transforme la mairie de Levallois en une redoutable machine de guerre au service de ses propres intérêts
Voilà les Balkany lancés à l'assaut de Levallois, cette commune de 2,4 kilomètres carrés, bordée par la Seine et le périphérique encadrée par ses voisines Clichy-la-populaire et Neuilly-la-bourgeoise. Ils établissent leur quartier général dans une ancienne boutique de prêt-à-porter, à quelques enjambées de la mairie. Isabelle y passe ses journées, Patrick y vient après son travail dans l'entreprise familiale, le week-end et pendant les vacances.
Comme à Auxerre, elle se charge des tracts et des affiches. Elle rédige aussi un mensuel, Objectif 92, ainsi qu'un hebdomadaire, La lettre de Patrick Balkany. Dans la minuscule cuisine, elle prépare couscous, risotto ou spaghettis pour les militants qui l'appellent "maman". Lui arpente cette ville où nul ne le connaît, ses marchés, ses rues, ses cafés et ses cages d'escalier. Avec l'appui des bénévoles, la permanence devient une mairie bis prodiguant ses conseils, sept jours sur sept, en matière de droit, de fiscalité, de Sécurité sociale et de logement.
Les Levalloisiens expriment leur reconnaissance dans les urnes. Au premier tour des législatives de juin 1981, Patrick Balkany obtient 28,41 % des suffrages, devançant d'une courte tête le député maire communiste, Parfait Jans, qui l'emporte au second tour grâce au désistement du candidat socialiste. L'année suivante, le vaincu conquiert le canton de Levallois-Sud dès le premier tour et devient vice-président du conseil général chargé de la culture. Le 6 mars 1983, il décroche enfin son graal : l'hôtel de ville de Levallois. "Maintenant, il va falloir que ça rapporte", aurait lâché Isabelle, grisée par la victoire et le champagne (2). C'est que ces trois combats électoraux successifs ont sérieusement plombé les finances du couple...
L'autre dada du maire, c'est l'immobilier
L'alliage Balkany, forgé au feu électoral, se coule parfaitement dans le moule municipal. Amis et ennemis le disent : ils sont remarquablement complémentaires. Isabelle, c'est l'intelligence, la force de caractère, la puissance de travail, la connaissance des dossiers. Patrick, c'est la séduction, l'intuition, l'énergie, l'empathie. La stratège et le bateleur. "La tête et les jambes", disent les moqueurs. "Dès 1983, alors qu'elle n'est que directrice de la communication, les idées et la réflexion sur la ville, c'est déjà elle", juge un fidèle.
Plus propre, plus sûre, plus agréable à vivre, Levallois fait peau neuve. "Même s'il donne aujourd'hui une image déplorable de la commune, Patrick Balkany y a réalisé des choses formidables", reconnaît l'un de ses contradicteurs, le conseiller départemental sans étiquette, Arnaud de Courson.
Le tandem gère sa ville comme un business. "Pour eux, les électeurs sont des clients dont il faut satisfaire les besoins et les attentes", souligne un opposant politique. A chaque tranche d'âge, ses services sur mesure. Des crèches et un réseau de baby-sitters pour les petits. Des séjours linguistiques et des expéditions en Grèce ou au Canada pour les plus grands. Des spectacles et des excursions pour les seniors qui, à Noël et le 14 Juillet, ont droit à de délicates attentions - foie gras, champagne, théière ou parapluie. Les sportifs, eux, adorent le tout nouveau Levallois Sporting Club, l'enfant chéri de Patrick, et le palais des sports Marcel-Cerdan, inauguré en 1992. "Au fond, après avoir mis fin au communisme à Levallois, il l'a ressuscité avec ce système de prise en charge des individus", plaisante un ancien élu.
L'autre dada du maire, c'est l'immobilier. Le "Haussmann de Levallois" annoncé par Isabelle tient promesse. Il entreprend de redessiner la ville, cédant de nombreuses friches industrielles aux promoteurs. Sièges sociaux et immeubles de standing sortent de terre, transformant la cité populaire en repère de jeunes cadres : 2 millions de mètres carrés de planchers seront construits en trois décennies. En 1985, Patrick Balkany a été nommé président de l'Office public des HLM des Hauts-de-Seine.

Patrick Balkany , candidat dans la 5e circonscription des Hauts-de-Seine, embrasse une sympathisante devant sa permanence de campagne, (2002)
© / JOEL SAGET / AFP
La fièvre bétonneuse du maire éveille bien quelques soupçons. Le Canard enchaîné jette de l'huile sur le feu en révélant la bonne affaire réalisée par les Balkany auprès d'un promoteur ami, la Cogedim, en 1988 : un superbe duplex de 512 mètres carrés, avec trois parkings et une terrasse king size, acheté, brut de béton, à un prix inférieur de moitié aux tarifs du marché. Or, à la même époque, la société d'économie mixte de Levallois accorde à la Cogedim 90 000 mètres carrés de droits à construire sur le Front de Seine. En 1991, le patron de la Cogedim est condamné pour avoir couvert une vaste entreprise de surfacturation, notamment sur le chantier levalloisien. L'enquête ne dira pas à qui profitait l'argent collecté.
Les Balkany n'en ont cure. En 1988, Patrick entre à l'Assemblée nationale. Isabelle remporte le siège qu'il libère au conseil général et devient vice-présidente chargée des affaires scolaires, au moment où la gestion des collèges est confiée aux départements. "Un Balkany, ça va ; deux Balkany, bonjour les dégâts !" clament quelques affiches placardées sur les murs de Levallois. La protestation est sans effet. Et Patrick rempile à la mairie en 1989. A l'orée des années 1990, le couple croque la vie à belles dents. Le week-end, Monsieur et Madame reçoivent dans leur moulin normand de Cossy, près de Giverny, le village cher aux impressionnistes. Un petit éden ourlé de peupliers et de saules pleureurs : 5,5 hectares, 980 mètres carrés habitables, un court de tennis, un hammam, un sauna et une piscine chauffée.
L'été, cap sur Saint-Tropez où, le 16 août, Patrick convie stars du show-biz, de la politique et des affaires à une fête grandiose pour son anniversaire. Certains sont des habitués : Johnny Hallyday, l'humoriste Stéphane Collaro, le chanteur Carlos, le couturier Daniel Hechter, le producteur Jean-Luc Azoulay, Charles Pasqua et le fidèle ami Nicolas Sarkozy, député-maire de Neuilly. "Cela durait deux jours, se remémore un convive. Le déjeuner sur la plage de Pampelonne, au Club 55, était suivi d'une soirée somptueuse, digne d'Eddie Barclay, puis on se retrouvait encore à déjeuner le lendemain. Deux ans de suite, on a même eu droit à un avion tractant une banderole 'Joyeux anniversaire, Patrick'." Si seulement le temps avait pu suspendre son vol...
ÉPISODE 4 : Quand l'impunité s'envole et que monsieur trompe madame avec une très jolie blonde
1995, année maudite. Rien ne va plus sur la planète Balkany. Le clan RPR des Hauts-de-Seine, emmené par Charles Pasqua, s'est fourvoyé en soutenant la candidature d'Edouard Balladur à la présidence de la République. Isabelle a tenté de tempérer les ardeurs anti-chiraquiennes de Patrick. En vain. Comme à son habitude, le maire de Levallois en a fait trop. Au journal télévisé de France 2, n'a-t- il pas accusé Jacques Chirac de "manque de courage" pour avoir décliné Matignon ? "Il ne faut pas reprocher après à celui qui y a été à votre place de réussir mieux que vous ne l'auriez peut-être fait vous-même", assène-t-il alors. N'a-t-il pas comparé le maire de Paris et l'ancien président de la République Valéry Giscard d'Estaing à "Plic et Ploc"? Il a même eu l'outrecuidance de refuser un meeting du candidat Chirac dans le palais des sports de Levallois. "Patrick était le sniper dans la bande des Pasqua boys, se souvient un fidèle. Celui que l'on envoyait en première ligne déverser des saloperies sur Chirac."
Pendant ce temps, plusieurs magistrats franciliens enquêtent sur une affaire de fausses factures destinées à collecter des fonds pour le RPR auprès d'une myriade d'entreprises du bâtiment, à Paris et dans les Hauts-de-Seine. L'Office des HLM, présidé par Patrick Balkany, est visé. Son directeur général, Didier Schuller, prend la fuite en février 1995. Rebondissements et coups tordus émaillent cette instruction qui parasite la campagne présidentielle.
Après l'élection de Jacques Chirac sonne l'heure des comptes. Alors que les élections municipales de 1995 se profilent, un obscur conseiller municipal des Yvelines prétend contester son fauteuil à l'édile levalloisien : Olivier de Chazeaux, un avocat de 34 ans soutenu par les chiraquiens. Patrick Balkany est convaincu de ne faire qu'une bouchée de ce "gringalet". Surprise : c'est le Petit Poucet qui croque l'ogre Balkany, victime d'une triangulaire au deuxième tour. Le 18 juin 1995, sous les fenêtres de l'hôtel de ville, une foule crache son mépris : "Fais ton baluchon!", "On t'a viré!", "Les magouilles, c'est terminé!"
Elle voulait révéler à la justice les magouilles de son mari
Cette fois, la gouaille d'Isabelle n'aura pas à remonter le moral de son mari. Patrick affiche son bonheur tout neuf avec une jolie blonde de 30 ans, Sybille Jacquin de Margerie, décoratrice et conseillère municipale de Boulogne-Billancourt. A chacun de ses proches, l'épouse outragée pose le même ultimatum : "C'est Patrick ou c'est moi." "Nous n'avons pas été nombreux à choisir Patrick", se remémore un de ses amis.
Jacques Chirac avait raison : les emmerdes, ça vole toujours en escadrille. Le 19 mars 1996, les époux Balkany comparaissent devant le tribunal correctionnel de Nanterre pour "prise illégale d'intérêt". En épluchant les comptes de sa nouvelle mairie, Olivier de Chazeaux a fait une drôle de découverte : ses prédécesseurs confondaient employés municipaux et personnel de maison. Trois agents payés par la ville étaient à leur service, l'un à Levallois, les deux autres au moulin de Cossy. Isabelle a beau accabler son mari face aux juges, elle écope comme lui de quinze mois d'emprisonnement avec sursis. Lui, l'autoproclamé "homme le plus honnête de la Terre", est condamné en outre à deux ans d'inéligibilité.
La série noire continue. A cause de deux mensualités impayées, leur duplex est vendu par adjudication forcée en avril 1996. Cette année-là et la suivante, ils encaissent deux redressements fiscaux. Le 29 juin 1996, c'est à la rubrique des faits divers que s'inscrit le nom de Patrick Balkany. Au milieu de la nuit, Sybille Jacquin de Margerie, affolée et à demi dévêtue, arrête un fourgon de police boulevard de Courcelles, dans le XVIIe arrondissement. "La victime l'ayant avisé de son intention de le quitter, M. Balkany, pris d'une rage subite, l'aurait contrainte à lui pratiquer une fellation sous la menace d'une arme de poing", écrit à ses supérieurs le commissaire chargé de l'épineuse affaire. Trois jours plus tard, la jeune femme retire sa plainte.

Patrick Balkany, au bord de l'assoupissement, lors d'une session de question au gouvernement à l'Assemblée Nationale (2014)
© / PATRICK KOVARIK / AFP
Isabelle est ivre de rage. "Depuis son exil aux Caraïbes, Didier Schuller s'entretient des dizaines de fois avec elle au téléphone pour la calmer. Elle voulait, par vengeance, révéler à la justice tout ce qu'elle connaissait sur les magouilles de son mari, rapporte Jean-Charles Deniau, l'auteur du livre Balkany l'impuni (éd. du Nouveau Monde), paru le 2 mai. Schuller arrive à l'en dissuader."
Abandonné par sa compagne, ostracisé par ses anciens amis, le pestiféré se laisse convaincre par son vieux copain Collaro de se réfugier, comme lui, sous les cocotiers de Saint-Martin, aux Antilles, où il dirige une radio et fait beaucoup la fête. Isabelle, elle, ouvre un magasin de décoration avec une amie et écrit pour le mensuel... Affaires financières.
Loin des yeux, près du coeur. Très vite, les Balkany se languissent l'un de l'autre. Entre une virée sur les canaux de Venise et des vacances à Cuba, ils reprennent doucement le fil de la vie à deux. Patrick, l'adepte du cumul des mandats amoureux, revient au "mandat unique", selon sa formule. Temporairement, du moins. Isabelle s'installe avec lui à Saint-Martin. "C'est trop douloureux de regarder se détricoter tout ce que l'on a eu tant de mal à tricoter pendant de si longues années", dit-elle dans l'autobiographie de son mari. Très vite, aussi, la politique les rattrape. Il la convainc de tenter sa chance aux législatives de mai 1997, dans la circonscription que la justice l'oblige à abandonner. Bon gré, mal gré, elle accepte. Dès le premier tour, le 25 mai, elle est laminée par le nouveau maire de Levallois, Olivier de Chazeaux. Championne de l'intendance électorale, Isabelle fait une piètre candidate. Tout le contraire de son mari.
Retour aux Antilles. Madame goûte cet exil tropical, Monsieur un peu moins. Levallois lui manque. Rien de l'actualité locale ne lui échappe. Surtout pas le désamour entre ses anciens administrés et leur nouvel édile. Les municipales de 2001 arrivent et il rêve de retour. Pour balayer les réticences d'Isabelle, il accepte ses conditions : une virée dans les rues de la ville pour jauger sa popularité. Le test est positif. On se presse pour saluer "Monsieur le Maire". La reconquista vient de commencer.
ÉPISODE 5 : Où, après s'être réconcilié, le couple retrouve le chemin de la mairie et celui des dossiers judiciaires
A l'automne 2000, les Balkany renouent avec leur numéro de duettistes : à elle la permanence et l'organisation, à lui les baisers aux mamies et les ballons de blanc au zinc des bistrots. Ils gagnent leur blitzkrieg. Coup sur coup, Patrick reprend la mairie de Levallois et retrouve son siège de député des Hauts-de-Seine. Seule ombre à ce tableau électoral : Isabelle est battue aux cantonales. Qu'importe, son mari fait d'elle sa première adjointe. Désormais, ils gouverneront leur fief levalloisien main dans la main. "Ils prennent toutes les décisions à deux", note un ancien employé municipal.
Fidèles à leurs habitudes, ils chouchoutent les administrés, câlinent les agents municipaux et dorlotent les élus. "Ils se sont fait beaucoup d'obligés à coups de places en crèche, de logements à prix réduit et d'emplois à la mairie", accuse un militant associatif. Les dépenses de la commune repartent à la hausse et la dette explose, culminant à près de 800 millions d'euros en 2008. Patrick Balkany se sent pousser des ailes. "Mon luxe, c'est de pouvoir dire ce que je veux, quand je veux, où je veux. Et surtout, faire ce que je veux", proclame-t-il dans une interview de France Soir en 2005. D'ailleurs, les procédures judiciaires ne glissent-elles pas sur lui comme sur les plumes du canard ? Dans l'affaire du Comité des oeuvres sociales de Levallois, il bénéficie d'un non-lieu. Dans celle des HLM des Hauts-de-Seine, il est relaxé, tandis que l'ancien directeur général de l'office, Didier Schuller, est lourdement condamné.
On les surnomme les "Thénardiers des Hauts-de-Seine"
Les enquêteurs ont pourtant levé quelques lièvres. Comme cette curieuse vente d'actions qui "peut avoir servi à masquer le versement de fonds à M. Patrick Balkany"; cette sublime villa de Saint-Martin dont il semble être le propriétaire ; le faramineux train de vie du couple, adepte du cash, dont les dépenses excèdent largement les revenus officiels. Les policiers flairent des ressources occultes et des comptes offshore. Mais leurs rapports iront prendre la poussière au fond d'une armoire. Jusqu'à ce que la presse les en extirpe, des années plus tard.
Pour l'instant, les Balkany ont des étoiles dans les yeux. Mai 2007. Nicolas, leur ami, leur frère, est élu président de la République. Patrick reçoit un passeport diplomatique, avec lequel il s'improvise émissaire du pouvoir en Afrique. Isabelle reçoit la Légion d'honneur. Sous les ors de l'Elysée, c'est au couple que les mots de Nicolas Sarkozy s'adressent. "Jamais je n'oublierai l'affection que vous m'avez témoignée quand j'étais très jeune. J'adorais déjà les restaurants, les bons. Le problème, c'est que je ne pouvais pas me les payer. Pendant des années, c'est Patrick et Isabelle qui ont fait table ouverte pour moi. Chaque fois que Patrick avait une nouvelle voiture, et c'était souvent, il voulait que je l'essaie avec lui."
Pourtant, les "Thénardier des Hauts-de-Seine" - dixit leurs gentils camarades de l'UMP - n'ont pas droit à la moindre promotion. Patrick ne sera pas ministre. Et Isabelle ne sera pas présidente du conseil général des Hauts-de-Seine. Le président choisit Patrick Devedjian, honni du couple, pour lui succéder à la tête de l'exécutif départemental. Reste Levallois. "La ville est devenue une principauté régie par deux monarques", estime l'opposant Arnaud de Courson. En avril 2008, Le Canard enchaîné dévoile une note technique de six pages, adressée aux services de la mairie. Objet : le mariage de Vanessa Balkany, la fille de Monsieur et Madame, dans les salons de l'Hôtel de ville. "Pour l'occasion, les impayables époux ont privatisé les lieux et réquisitionné le personnel municipal", grince l'hebdomadaire satirique. Les règles de stationnement sont même modifiées pendant trois jours. Réaction de Monsieur : "Le Canard enchaîné, je l'em...!"
"Il est dans la surpuissance, Isabelle est le dernier élément d'équilibre et de retenue", avance un ex-ami politique. Souvent, elle tente de calmer son irascible époux.

Isabelle Balkany, quand elle était présidente du conseil général des Hauts-de-Seine, s'affiche devant la permanence UMP de son mari à Levallois-Perret (2011).
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Dans les réunions du conseil municipal, où il agonit volontiers d'injures ses adversaires politiques. Avec les journalistes, cette engeance abhorrée qui le fait sortir de ses gonds. "Ce qui est terrible, c'est la connerie des journalistes, vous écrivez, vous dites n'importe quoi, vous êtes des gens épouvantables", tempête-t-il en janvier 2017 face à la caméra de l'émission Le Petit Journal.
Aux Guignols de l'info, la marionnette de latex d'Isabelle défend son homme bec et ongles - même quand il n'a rien à se reprocher. Dans la vraie vie, Madame a fort à faire. En mai 2011, la championne de judo Marie-Claire Restoux, suppléante de Patrick Balkany à l'Assemblée nationale jusqu'à l'année précédente, raconte au site Mediapart les avances sexuelles répétées que lui aurait faites l'élu, réputé pour ses mains baladeuses. Aussitôt, Isabelle monte au créneau, voix cassée par les Philip Morris ultra lights, mais pugnacité intacte : la judoka est "folle", "siphonnée", "complètement schizophrène" et "ferait bien d'aller consulter un psychiatre".
Le 6 mai 2012, coup de tonnerre dans le ciel de Levallois : Nicolas Sarkozy est évincé de l'Elysée par François Hollande. Désormais, les nuages judiciaires vont s'amonceler au-dessus des Balkany. Documents à l'appui, Didier Schuller accable son vieux complice Patrick devant les juges d'instruction en octobre 2013. "[Il] aurait à sa disposition un palais à Marrakech, une résidence de luxe à Saint-Martin et l'usufruit du moulin de Giverny, indique-t-il sur un procès-verbal. Je suis heureux de voir que ce que je pensais être dû financement politique a pu profiter à d'autres fins, et sans doute personnelles." La boîte de Pandore est ouverte. Cette fois, elle ne se refermera pas.
