L'EXPRESS: Alors, selon votre livre, l'infidélité des hommes et des femmes est naturelle parce que écrite dans nos gènes? ROBERT WRIGHT: Absolument. Pour les hommes et pour les femmes. Bon nombre de comportements humains existent, comme chez les animaux, parce que pendant l'évolution ils favorisent la transmission des gènes d'un individu à ses descendants. Ils sont le résultat de la sélection naturelle des espèces. C'est le cas de l'infidélité. Bien sûr, nous n'en sommes pas conscients, mais c'est ce que montre un nouveau champ de recherche proche de la sociobiologie et que l'on appelle la psychologie évolutionniste. Ce besoin d'aller voir ailleurs n'a cependant pas la même intensité chez la femme que chez l'homme.

>Pourquoi? Parce que la femme ne peut pas avoir plus d'un enfant par an, alors qu'un homme peut en avoir de très nombreux. Le mâle cherchera donc, pour propager son patrimoine génétique, à multiplier les partenaires. La femme, elle, essaiera d'être fécondée par le meilleur mâle possible, le plus fort, le plus apte à s'occuper correctement de sa progéniture. Et les femelles veulent très fréquemment obtenir quelque chose en échange du sexe: soit des signes de tendresse, d'amour, d'investissement émotionnel, soit la garantie que l'on s'occupera d'elles, et de leurs petits, soit des cadeaux. C'est vrai dans notre espèce et chez certaines espèces de primates. Les dames singes bonobos, par exemple, se montrent beaucoup plus accueillantes avec les mâles qui leur apportent de la nourriture.

Bien sûr, dans nos sociétés humaines, ce n'est pas parce qu'un acte est naturel qu'il est bon ou justifiable et qu'un homme ou une femme doivent agir en suivant leurs tendances. Justement, c'est le rôle de la société de contrôler les pulsions qui peuvent être néfastes à son bon fonctionnement.

>Sur la grande échelle des espèces, où nous situons-nous en matière de loyalisme envers notre moitié? Les hommes sont plus fidèles que nos cousins les plus proches, les chimpanzés, qui n'ont aucun lien fixe avec une femelle précise. Ils sont en permanence sur le marché du sexe avec toutes les femelles en période d'ovulation. Même comportement chez les orangs-outans. Quant aux gorilles, leur idéal est de devenir chef d'une troupe. Celui-ci, en qualité de mâle dominant, sera seul à jouir d'une emprise totale sur les femelles, qui néanmoins n'hésitent guère - chez les chimpanzés, en particulier - lorsqu'un bel étranger passe à leur portée. Ce comportement des mâles a un sérieux revers. Ces primates ne savent pas quels sont leurs rejetons et ne développent donc pas de liens particuliers. En revanche, nous sommes probablement moins fidèles que les gibbons, les seuls singes monogames. Ce sont même les mâles qui pourvoient aux besoins des petits. Ils sont presque une exception, avec les hommes. Mais c'est vrai qu'ils vivent dans un contexte social où les occasions sont rares. C'est plus facile de rester fidèle si votre moitié est la seule personne que vous rencontrez à longueur de jours et de nuits!

Autre constatation étonnante: la différence de taille entre mâles et femelles semble refléter le degré de polygamie (voir l'illustration).

>Mais comment pouvez-vous si facilement transposer les comportements des animaux, seraient-ils des primates, à ceux des hommes, dont les sociétés sont régies par des règles complexes? C'est vrai que le rôle de la culture est terriblement important. Voilà pourquoi nous sommes, et de loin, l'espèce dont les comportements sont les moins prévisibles. Néanmoins, derrière ces variations, il existe des schémas de base que l'on retrouve dans toutes les sociétés de par le monde et même au royaume des animaux: les mâles sont moins sélectifs que les femelles quant au choix de leur partenaire sexuel, alors que les uns et les autres font très attention au compagnon qu'ils choisissent comme conjoint, parce que c'est tout de même elle ou lui qui a le plus de chances de transmettre leur patrimoine génétique. Les mâles sont en général plus violents que les femelles. Toutes ces attitudes étaient prévues par la théorie de l'évolution de Darwin et se retrouvent chez de nombreuses espèces animales. C'est pour cela que nous sommes persuadés qu'elles ont bien une base génétique.

>Puisque l'infidélité semble de mise dans le monde animal comme chez les hommes, la polygamie serait donc plus naturelle que la monogamie? Chez les hommes, sur les 1 154 cultures étudiées, 980 sont polygames. Donc 15% seulement sont monogames. Dans le passé, la plupart des sociétés où l'homme ne possédait qu'une seule femme étaient des sociétés de subsistance, où le mâle n'avait pas les moyens d'entretenir plus d'une femelle.

>Les sociétés monogames comme celles des pays industrialisés riches sont donc des exceptions? Il y a une explication possible: la monogamie est un facteur d'égalité entre les hommes. Les sociétés démocratiques ont donc développé la règle «un homme, une femme». Les sociétés les plus polygames sont fréquemment les moins démocratiques. Prenez l'exemple des Zoulous. Leur culture est peu libérale, voire tyrannique. Leur roi peut s'attribuer plus de cent femmes. Mais toute personne qui tousse ou qui éternue à la table du chef suprême peut être mise à mort.

>Dans nos contrées industrialisées, pouvons-nous contrôler nos pulsions d'infidélité? Oui, bien que cela demande fréquemment une véritable lutte contre nous-mêmes. Mais, dans une société monogame, l'infidélité, la polygamie ont toutes les chances de perturber le développement et le bien-être des enfants. Ce qui, comme nous l'avons vu, préoccupe l'homme. Ses pulsions infidèles ne signifient d'ailleurs pas que quelque chose ne va pas dans son mariage. Cela signifie tout simplement que cet individu précis appartient bien à notre espèce!

>Quels sont, à votre avis, les autres comportements humains qui ont de fortes bases génétiques? L'altruisme, la jalousie, l'agressivité, le besoin de combattre... C'est l'une des surprises de la psychologie évolutionniste. De nombreuses pulsions que nous considérons comme proprement humaines sont en fait le produit de l'évolution. L'amour que l'on porte à un parent, à un frère ou à une soeur - là aussi, on protège des gènes qui sont proches des siens - le sens du dévouement à un ami, la gratitude que l'on ressent à l'encontre d'un bienfaiteur, la punition des actes nuisibles sont des traits communs à toutes les cultures.

>Les hommes, dites-vous, ne sont pas naturellement des animaux moraux. Allons-nous, au fil des millénaires, évoluer vers des comportements plus en concordance avec les règles de la société? L'évolution génétique est terriblement lente. Pour le proche avenir, il faudra faire avec cet héritage venu d'un très lointain passé, celui où la civilisation n'existait pas encore. Mais, puisque nous sommes désormais conscients que nos pulsions égoïstes remontent à des millions d'années, à nous de mieux les contrôler.

Robert Wright est un passionné de Darwin. Dans un livre qui fit grand bruit aux Etats-Unis, il a réuni tous les travaux qui tentent d'expliquer une partie de nos comportements à la lumière de l'évolution de notre espèce. L'ouvrage, iconoclaste - L'Animal moral - vient d'être publié en France aux éditions Michalon.