Il n'y a qu'une chose qui puisse arrêter Georges Frêche: la mer!» Cette boutade, que l'on entend sur la place de la Comédie, encombrée par les travaux du futur tramway, en dit long sur la boulimie du flamboyant maire socialiste de Montpellier (Hérault). Après vingt-deux ans d'un règne sans partage, la petite provinciale est méconnaissable tant l'oeuvre accomplie paraît immense. A coups de grands équipements structurants, forcément conçus par des architectes de renom dont les maquettes ornent le hall de l'hôtel de ville, Frêche, en vrai féodal, façonne la ville à l'image du bâtisseur dont il rêve d'inscrire la légende dans les manuels d'histoire: baroque et grandiose. On aime ou on déteste. Pas de demi-mesure.
L'agrégé d'histoire du droit et de droit romain ne manque jamais de projets pour métamorphoser l'antique cité universitaire en capitale méditerranéenne de 210 000 habitants, et se hisser au niveau de ses rivales régionales: Toulouse, Marseille, voire Barcelone (Espagne). Formidable machine à idées, Frêche en a toujours eu dix d'avance, dont l'édification de quartiers entiers, comme hier Antigone, et maintenant Port-Marianne avec son fameux «centre ludique», Odysseum. Au fil des ans, sous l'impulsion de son premier adjoint, l'urbaniste Raymond Dugrand, l'édile dessine ainsi les contours d'une autre ville, qui s'étend toujours plus vers le sud-est, c'est-à-dire vers la mer...
Mais la contestation monte contre sa dernière trouvaille, Odysseum. Elle émane du coeur de la ville, l'Ecusson, où un certain nombre de voix déplorent, déjà, un important désavantage au profit du nouveau secteur. La vaste zone commerciale (50 000 mètres carrés prévus pour 120 commerces, autant que le Polygone), qu'il doit abriter également, inquiète les commerçants. «Odysseum est un concept exceptionnel qui associera des activités sportives, ludiques et culturelles à un nouveau mode de consommation plaisir: multiplexe Gaumont, patinoire, planétarium, aquarium, bowling-karting, remise en forme, restaurants et brasseries à thème, boutiques spécialisées», clame la plaquette de la mairie. «C'est le mariage de Disneyland et de l'hypermarché!» s'enchante Frêche, qui entend fonder sa réélection, en 2001, sur ce nouveau programme, dont la première tranche - patinoire et planétarium, le tout desservi par la première ligne du tramway - arrive opportunément à terme à la fin de l'an 2000.
Plus qu'un banal conflit commercial engagé par des boutiquiers refusant toute idée de nouvelle concurrence, c'est la vision frêchiste du développement frénétique de la ville que ces opposants tentent de remettre en question. L'avenir d'une cité toujours plus étendue, toujours plus prestigieuse - et toujours en travaux - évoluant vers un style néocalifornien - malgré sa consonance grecque, Odysseum est un concept de consommation importé des Etats-Unis. Une cité plus si radieuse que cela, obligée de multiplier les rocades pour écouler le trafic automobile englué dans d'interminables bouchons.
Alain Simon, 46 ans, fait partie de ceux qui refusent cette évolution. «Nos rêves ne sont pas ceux de Frêche», souligne-t-il. Il suffit d'entrer dans son magasin, rue de l'Aiguillerie, pour le comprendre. Tous les Montpelliérains ont, un jour au moins, acheté un jouet dans sa boutique, au charme rétro, qu'il a lui-même construite en bois, il y a vingt-huit ans. Aujourd'hui, Simon mène la fronde contre le maire, au sein de la Fédération des associations pour la défense des usagers et des consommateurs du centre-ville et du grand Montpellier (Faduc). «On assiste à la désertification progressive du centre-ville, due aux choix urbanistiques de la municipalité, se plaint-il. On a cru que le tram nous apporterait la solution. En fait, à part un arrêt sur la place de la Comédie, il contourne le centre pour se diriger vers Odysseum. Cette deuxième ville vampirise la première.» Ce dont se défend le maire, qui évoque, en réplique, l'effort accompli pour la rénovation des façades et la construction du Corum, vaste palais des congrès gros pourvoyeur de clientèle.
Or les relais de la Faduc peuvent se révéler puissants. La fédération revendique déjà environ 400 adhérents, dont deux tiers de commerçants, et organise chaque lundi une réunion de sensibilisation et de travail sur un projet de ville. Deux permanents ont été embauchés et une étude critique commandée à un architecte urbaniste. La Faduc édite également un bulletin, Droit de cité. La plupart des forces économiques de la ville se sont en effet liguées pour appuyer la controverse. De la direction du Polygone, dont le rôle est moteur - pour des raisons purement commerciales: elle évalue à 25% la perte de son chiffre d'affaires si Odysseum voit le jour - à la chambre de commerce et d'industrie, l'exaspération grandit contre les méthodes expéditives du tempétueux maire de Montpellier. Les épisodes extravagants de la fermeture illégale de l'avenue de la Mer, détournant le trafic vers Odysseum, puis de l'enlèvement passager des panneaux indicateurs du Polygone, sont symptomatiques d'une logique d'affrontement permanent, jamais de partenariat. Conséquence: les litiges se multiplient et c'est le tribunal administratif qui tranche. Frêche ne connaît guère la conciliation. «Il faut bien que j'aie une opposition, persifle ce dernier, grand seigneur. C'est bien que tout le monde ne dise pas amen. Cela m'humanise.»
L'édile a beau jeu d'ironiser. Depuis 1977, où, tout jeune professeur de faculté, mais déjà talentueux député, il déposséda par surprise de la municipalité le patriarche François Delmas (Républicain indépendant), l'opposition chemine de déshérence en déshérence. A bien des égards pourtant, sa situation pourrait être comparable à celle de son prédécesseur: c'est l'obstination de Delmas, pourvu lui aussi d'un caractère trempé et autoritaire, l'ayant conduit à implanter un centre commercial - le Polygone! - qui lui valut, notamment, de perdre la mairie... Même si la résistance s'organise de nouveau, Odysseum ne sera cependant sans doute pas le tombeau de Frêche. Car personne, ni à droite ni à gauche, n'est pour l'instant en mesure de prendre la relève.
«La droite montpelliéraine, c'est le désert des Tartares», ricane un observateur. Depuis l'échec, aux municipales de 1989, puis le renoncement de Willy Dimeglio, ancien député UDF et secrétaire général adjoint du PR, aucune personnalité d'envergure n'est en effet parvenue à s'imposer. Homme de dossiers, Dimeglio appartient à la même génération que Frêche. Or la suivante peine à émerger. Non seulement parce qu'aucun prétendant ne fait le poids pour s'opposer au colosse Frêche, mais d'abord, comme souvent, pour des raisons internes. Que ce soit au sein de l'ancienne UDF ou du RPR, les ambitions personnelles l'emportent sur le combat commun: vaincre le maire. Ainsi, par exemple, de Bruno Barthez, conseiller municipal. A 38 ans, l'ancien assistant parlementaire de Willy Dimeglio a péché par impatience, en tentant le coup de force pour succéder à ce dernier à la présidence héraultaise de Démocratie libérale (DL). Bilan: la fédération a été dissoute et un administrateur nommé pour réorganiser les instances. Empêché à DL, Barthez tente maintenant sa chance à la Nouvelle UDF... Sans vergogne, il exhorte aujourd'hui ses partenaires de l'opposition à trouver dans la perspective des municipales de 2001 «une nouvelle règle de comportement»!
La situation n'est guère plus favorable au RPR. Les prétendants y sont légion. D'autant que le parti néogaulliste entend réclamer la tête de liste pour les municipales au motif qu'après les trois échecs successifs de l'UDF «c'est son tour» ... Du coup, tous se verraient bien dans le costume. Christian Dumont, un jeune avocat au verbe acéré, recommande «un homme neuf, jeune, faiblement marqué politiquement et fédérateur». Après avoir mené, avec un certain succès, la guérilla judiciaire contre les projets du maire - au sein du Comité de défense des intérêts moraux et matériels des Montpelliérains (Codim) et en cheville avec la CCI, le Polygone et la Faduc - Dumont entame une phase «plus constructive», promouvant des propositions dans une lettre à paraître, Libercité.
Conseiller municipal RPR depuis 1995, Olivier Dugrip, 42 ans, entend lui aussi faire émerger une nouvelle équipe. Ancien étudiant de Georges Frêche - «avant de devenir son doyen», relève-t-il - ce professeur de droit administratif, un tantinet étriqué, a monté une association, Les Montpelliérains passionnément, censée d'abord bâtir un programme puis, en temps voulu, désigner un leader. «Mais, avoue-t-il, cette initiative n'a pas suscité d'intérêt excessif de la part des appareils locaux.» Ni de ses collègues universitaires, apparemment, qui ne l'ont pas porté à la présidence de l'université Montpellier I, formidable tremplin pour une candidature municipale. A mots couverts, Dugrip accuse le président sortant, Yves Loubatières, dont le nom est également évoqué pour 2001, de lui avoir savonné la planche...
Quant à Stéphan Rossignol, secrétaire départemental du RPR et conseiller régional, il a la rude tâche de remettre de l'ordre dans les rangs. Il était temps. «Depuis 1995, pas une seule réunion n'a rassemblé les délégués de cantons ni les secrétaires de circonscription, déplore Dugrip. Et Rossignol, nommé il y a près de deux ans, n'a été confirmé que récemment par le comité départemental.» Durant les mois qui viennent, il faudra en tout cas que cette instance fasse preuve d'un peu plus d'autorité si elle veut parvenir à «faire travailler ensemble» les impétrants au sein des groupes de travail qu'elle devait constituer. «Si, par malheur, on n'arrive pas localement au consensus, il faudra envisager un parachutage», reconnaît par avance Rossignol.
Dans ce cas, un seul nom est avancé, mais il n'est pas RPR! C'est Jacques Blanc. Le président du conseil régional de Languedoc-Roussillon pourrait bien être tenté de ferrailler une dernière fois contre son éternel adversaire, Georges Frêche. «Il est le seul à pouvoir mettre d'accord tout le monde et sa capacité de mener des projets est réelle. Quant à sa notoriété, elle n'est plus à faire», avance Bruno Barthez, qui n'est pas le seul à le penser. Leader incontestable de la droite régionale, Blanc a également prouvé qu'il pouvait battre Frêche sur son terrain: aux régionales de 1998, descendu de sa Lozère pour se porter candidat dans l'Hérault, il a fait mieux que le leader socialiste.
L'intéressé, lui, demeure sibyllin sur ses intentions. «Pour l'instant, la situation n'est pas décantée et je suis bien où je suis, dit-il. Quoi qu'il en soit, j'entends bien favoriser l'émergence d'une liste nouvelle et crédible pour libérer Montpellier du joug de Frêche.» Aussi Blanc relance-t-il son mouvement régionaliste, l'Union pour le Languedoc-Roussillon (ULR), sous lequel il avait rassemblé deux fois 10 000 personnes après sa réélection à la tête de la région, grâce aux voix du Front national. Il n'aura, alors, guère de mal à imposer ses choix face aux velléités RPR. Cependant, s'il apparaît comme le seul capable de restructurer l'opposition, Blanc n'est pas forcément le meilleur candidat pour la ville. Pour deux raisons: l'homme est un rural dans l'âme, et son alliance avec l'extrême droite - bien qu'elle s'explique également, ici, par la hantise du monde politique et économique qu'un seul homme, Frêche, ne détienne tous les pouvoirs - l'empêche de rassembler les voix modérées indispensables pour se faire élire. On lui prête d'ailleurs l'intention de briguer plutôt le poste, plus serein, de sénateur de la Lozère.
En bon politique, Frêche a d'ores et déjà anticipé une éventuelle candidature de son unique rival régional, le seul à incarner une once de contre-pouvoir à son emprise hégémonique. Dès novembre 1998, il a fait réaliser un sondage confidentiel intégrant cette perspective... Malgré ses 60 ans, de nombreux signes d'usure et quelques erreurs politiques qui lui ont tout de même coûté la présidence de région - la gauche partant divisée - l'édile voit toujours aussi loin, repartant pour un cinquième mandat, voire plus à l'instar de Gaston Defferre à Marseille. Détenant la presque totalité des cantons et des 21 circonscriptions en Languedoc-Roussillon - excepté celle de... Jacques Blanc, rescapé de la dissolution - la gauche est en effet largement majoritaire dans la ville et le département. Par surcroît, depuis le retrait de Gérard Saumade, le conseil général de l'Hérault est désormais présidé par l'ancien premier adjoint et ami de Frêche, le sénateur socialiste André Vezinhet. Un atout de poids.
«Ma force, c'est ma passion intacte pour Montpellier et l'assentiment des électeurs», déclame Frêche. A condition de savoir les ménager.