On admire une cantate de Bach ou une toile de Poussin. Et pourquoi pas une bataille signée Napoléon? Depuis presque deux siècles, les meilleurs esprits s'en mêlent. Stratèges, mémorialistes, romanciers, ils ont passé au peigne fin chaque décision du général, jaugé la moindre erreur de l'Empereur. En chambre, des fanatiques l'emportent à Waterloo. Il leur suffit de retarder Blücher et d'orienter Grouchy vers l'ouest.
Laurent Joffrin, qui a lu Thiers, Michelet, Houssaye, Ségur ou Lachouque, se lance à son tour. Parions qu'il a digéré Jomini et Clausewitz. Pour rendre la chose plaisante, il a choisi huit batailles. Du pont de Lodi (1796) à Waterloo (1815), elles résument une carrière unique, un destin, l'enfantement par la violence d'une ère nouvelle. Le point de vue adopté, celui d'un correspondant de guerre, écarte les gloses trop abstraites. Tout est raconté à hauteur d'homme. C'est palpitant.
Rien n'échappe au regard vif du journaliste. Choses vues, détails horribles, actes héroïques, il saisit tout et le note. Ces observations multiples ne l'empêchent pas, dans le récit des campagnes, d'en comprendre l'enjeu. Ici, l'historien se révèle. Il sait le poids des alliances, des coalitions. Il compare les orces en présence, le moral des troupes, leur équipement. Il examine le champ de bataille, avec ses fleuves, ses collines, ses pièges. Sous nos yeux, des provinces tombent, des nations disparaissent. La carte de l'Europe se joue au coin d'un bois.
Le béotien, aidé par un système de cartes très claires (trois par bataille), s'émerveillera de comprendre enfin quelque chose à la stratégie. Dès Lodi, Bonaparte applique sur le terrain un «art simple et tout d'exécution» appris à l'école. Il bat successivement les corps ennemis grâce à une supériorité numérique. Celle-ci dépend d'un placement «en lignes intérieures». La rapidité de la manoeuvre aboutit à la dislocation de l'adversaire. Maréchaux et généraux obéissent ou improvisent. Ils meurent. L'Empire vacille et résiste avec eux, au rythme de millions de poitrines. Et s'efface, à quelques minutes près, dans une plaine belge, morne à souhait. On n'a pas fini d'en parler.