- L'Express: De quand date votre amitié? - Edmonde Charles-Roux: De l'invasion de la Hongrie par les Soviétiques, en 1956. A l'instant où nous apprenions la nouvelle, quelqu'un a dit: «Les Aragon doivent être très seuls.» J'ai pensé: «Ils doivent être si seuls que je vais aller les voir.» Je suis partie sur-le-champ pour le moulin de Saint-Arnoult-en-Yvelines, accompagnée de Maurice Druon. Il était 6 heures du soir. Là, nous les avons trouvés, effectivement seuls et foudroyés. Nous sommes restés ensemble jusqu'à l'aube.

- En fait, on était ami «des» Aragon, «en bloc», si l'on peut dire. - Ils formaient un tel couple qu'on ne pouvait être l'ami de l'un sans l'être de l'autre. Quoi qu'il ait été affirmé après la disparition d'Elsa, et sur ce sujet on ne peut pas m'en conter. J'ai passé suffisamment de week-ends avec eux, dans des maisons où les cloisons des chambres ne laissaient aucun doute sur l'entente réelle d'Elsa et Louis. A sa mort, Aragon a annoncé: «Elle est irremplaçable. Mais, maintenant, il ne faudra s'étonner de rien.»

- Est-il arrivé qu'il vous fasse de la peine? - A la fin, j'étais triste de le voir s'abîmer. Il était généreux de son amitié et fidèle; il se préoccupait des chagrins d'amour des femmes et, quand il estimait que ça suffisait, il devenait sévère: «Faites attention, cela vous enlaidit.»

- Etait-il un être faible, capable de se renier, comme l'en accusait Eluard, et snob? - Snob, oui. De la même manière que Balthus et avec les mêmes origines. Pas comme Proust, dont il aimait dire: «Ce n'est pas quelqu'un avec qui je sortirais dîner.» Vous savez, les gens que l'on traite de snobs sont aussi ceux qui font avancer l'art, les idées et la littérature. Faible? Si on le compare à Elsa, oui. Aragon détestait l'affrontement. La force d'Elsa le protégeait, y compris de lui-même. La seule chose qui le rendait fou, c'étaient les attaques contre elle; on a oublié que pour une grande partie de l'intelligentsia française elle était la femme à abattre. Lui était le penseur, elle la cible. A-t-il renié le surréalisme, qui a été l'expérience la plus importante de sa vie? Je ne le connaissais pas à cette époque. En tout cas, il n'a pas renié sa famille, ni dissimulé ses origines, qui furent ses blessures essentielles. Une mère dont il était officiellement le jeune frère... Un père, préfet de police, qu'on lui présentait comme son oncle, puis comme son parrain. Le nom qu'il portait n'était celui de personne. L'attraction qu'Aragon éprouvait pour les étrangères venait de son enfance. Elsa était pour lui l'éternelle étrangère qui l'interpellait sur cette permanente question: Qui est-on lorsqu'on est de nulle part?

- A un moment, être leur amie vous a porté préjudice. - Oui. J'ai été renvoyée de la direction de Vogue en partie parce que j'étais une proche de «ces communistes» et que j'avais osé les faire écrire dans le journal.

- Que pensez-vous de ce jugement de Pierre Daix: «Le pire drame d'Aragon fut le communisme»? - Son pire drame, c'était sa vie. Ses interrogations désespérées: «Pourquoi mon rapport avec l'Histoire est-il tellement douloureux? Ça s'est passé, j'étais là et je n'ai rien fait...» Il ne supportait pas d'avoir été le contemporain de l'Holocauste. Il considérait que les peintres disposaient d'une échappatoire avec le jeu des couleurs, l'harmonie des formes, que la littérature ne permet pas. Matisse pouvait s'en sortir, lui non. C'est la question que pose Reverdy: Comment écrivez-vous, alors que les Allemands sont là? Si vous mettez en parallèle le noir absolu de Reverdy et les couleurs éclatantes de Matisse, vous avez une photo du drame d'Aragon.