«Chouette, on a cours de sciences aujourd'hui!» Ce jeudi-là, un établi trône au milieu de la salle de CM 2, inondée de soleil d'automne. Concentrés, Deborah et Brice, 10 ans, s'efforcent de scier une pièce de contreplaqué. Elle formera le pont de leur future péniche miniature. A côté, Mikaël s'adonne à la pyrogravure, tandis que Geoffrey ponce son chef-d'oeuvre au papier de verre. Plus loin, Pauline et Dinas décorent leurs mobiles, poisson ou panthère.
L'instituteur, Pierre Prudhomme, un grand brun barbu, gère tout ce petit monde avec calme. Il rassure Brice: «Tu vois, cette scie à pédale n'est pas dangereuse. Si je mets mon doigt sur la lame, elle ne me coupera pas.» Au passage, il reprend une expression maladroite en français, insiste sur l'organisation de l'atelier: «On jette les morceaux de bois pointus, qui pourraient blesser quelqu'un. On range tout à la fin.» A l'école Paul-Bert de Sartrouville (Yvelines),
en ZEP, les 750 enfants sont issus, pour la plupart, de la cité des Indes, un grand ensemble miné par le chômage et la misère. «Nous savons que pour les écoliers d'ici l'enseignement traditionnel - conjugaisons ou dictées à répétition - ne marche pas. Il faut inventer d'autres méthodes», explique Pierre Prudhomme. Alors, l'équipe des instits s'est portée volontaire pour l'expérience «La main à la pâte», lancée cette année par le ministère de l'Education nationale auprès d'une centaine d'écoles, dans cinq départements pilotes.
Instits, à vos idées! Au départ, un constat: l'enseignement des sciences dans le primaire est beaucoup trop abstrait et les instits ont tendance à négliger ces matières. Le prix Nobel de physique Georges Charpak (voir l'entretien ci-contre), après avoir convaincu François Bayrou, est allé voir comment les gamins des quartiers difficiles de Chicago retrouvent le goût de l'école grâce à une approche concrète du monde mise au point par Leon Lederman, lui aussi prix Nobel de physique.
«Attention, nous n'importons pas tel quel le modèle américain», nuance la Direction des écoles. Les volontaires français sont incités à monter des expériences «simples et peu coûteuses», afin d'illustrer le programme scientifique (physique, chimie, biologie, astronomie). Instits, à vos idées!
Elles fusent à Paul-Bert. Ainsi Pascal Husson crée-t-il, pour les plus grands, une «valise de chimiste», afin qu'ils apprennent à fabriquer du dentifrice ou de la crème solaire. L'an dernier, un autre groupe s'est rendu à l'université Jussieu, pour réaliser du shampooing en laboratoire. Cette année, Hélène San Segundo fait travailler ses élèves de CM 1 sur l'astronomie: construction d'un système solaire qui ornera la classe, réalisation de boussoles, de sextants et de cadrans solaires. D'autres plantent pommiers et pruniers dans le jardin de l'école.
Cette formule est-elle convaincante? Tous les instits pourront-ils l'appliquer? Rien n'est sûr, mais les gamins ne s'ennuient plus à Paul-Bert.