Hasard du calendrier, quatre jeunes réalisatrices sortent leurs quatre longs-métrages au même moment et dessinent l'éventail du cinéma français. Laetitia Masson, auteur d'une trilogie, revendique un romanesque fantasmagorique. Laurence Ferreira Barbosa joue avec les genres. Agnès Jaoui signe une comédie sur les comportements, à mi-chemin de Woody Allen et de Claude Sautet. Dominique Cabrera mêle un itinéraire intime aux grèves de 1995 contre le plan Juppé. «Les femmes sont plus vivantes que les hommes», estimait Jean-Luc Godard. La preuve en quatre autoportraits qui se répondent mutuellement.
Laetitia Masson 34 ans, Love Me (sortie le 1er mars). Auteur de: En avoir (ou pas) (1995). A vendre (1998). Le film résumé par la cinéaste: «Comment mettre en images le cerveau d'une jeune femme en proie à la confusion? Gabrielle Rose (Sandrine Kiberlain) fantasme sur l'Amérique et un Elvis de bar (Lennox, alias Johnny Hallyday). Tel le personnage d'A vendre, Gabrielle partira vers un nouveau continent rejoindre un marin de passage, parce qu'aller vers l'autre, c'est peut-être, pour moi, franchir un océan.» Influences: «Le portrait d'Elvis au revolver par Andy Warhol et la peinture impressionniste. L'engouement quasi mystique pour Patrick Bruel. Antonioni. David Lynch. Godard, qui fut ma première porte ouverte sur le cinéma. Et, bien sûr, Johnny dans Détective.» Famille: «Sandrine Kiberlain (En avoir (ou pas), A vendre), une comédienne moderne, unique, inclassable, qui interprète au mieux ce que je n'exprime même pas. Dans le scénario de Love Me, Sandrine a changé trois mots. Travailler avec les mêmes acteurs (Jean-François Stévenin, Aurore Clément, etc.) revient à dépasser l'effrayante exaltation de la frénésie sexuelle pour déceler la vérité de chacun.» Chansons: «J'ai écrit Love Me en écoutant les pionniers du blues américain. Le prénom de l'héroïne rend hommage à Hallyday. Tous mes souvenirs de cinéma - Johnny Guitare, Prénom: Carmen - croisent des rengaines.» Etre une fille dans le cinéma: «Seule la rentabilité importe.» Christine Gozlan, sa productrice: «Laetitia cache derrière son extrême douceur une force d'exception.»
Laurence Ferreira Barbosa 42 ans, La Vie moderne (sortie le 1er mars). Auteur de: Les gens normaux n'ont rien d'exceptionnel (1993). J'ai horreur de l'amour (1996). Le film résumé par la cinéaste: «Trois histoires pour trois personnages qui remettent en cause leurs trois vies sociales. Marguerite, 17 ans (Lolita Chammah), taille des bavettes avec Dieu. Claire, 40 ans (Isabelle Huppert), veut un enfant. Jacques, 30 ans (Frédéric Pierrot), devient détective privé. Le film juxtapose les codes (polar, burlesque), et révoque toute idée de progrès: Marguerite, Claire et Jacques n'accéderont pas à plus de clarté.» Influences: «En général, Jean Renoir. Ici, Mouchette, de Bresson (Marguerite). Les romans de Richard Ford et d'Ed McBain.» Famille: «Mes comédiennes, Valeria Bruni-Tedeschi, Jeanne Balibar, qui, dans J'ai horreur de l'amour, m'évoquait une héroïne hitchcockienne. Autrement dit, la brûlure et le charme.» Chansons: «Dans le film, Claire en écrit. J'ai horreur de l'amour reprenait Joe Dassin en boucle. Les tubes rythment les films de femmes. J'y vois une façon de retrouver le goût de l'enfance.» Etre une fille dans le cinéma: «Les femmes de pouvoir déploient autant de dureté que leurs homologues masculins.» Paulo Branco, son producteur: «Je n'ai jamais croisé quelqu'un d'aussi doué pour dénicher le comédien juste.»
Agnès Jaoui 36 ans, Le Goût des autres (sortie le 1er mars). Scénariste, avec Jean-Pierre Bacri, de: Un air de famille (Cédric Klapisch, 1996). On connaît la chanson (Alain Resnais, 1997). Le film résumé par la cinéaste: «Une comédie sur le cloisonnement et la propension des groupes à exclure tout élément étranger. Castella (Jean-Pierre Bacri), pied-noir et beauf, recherche, copain-clopant, l'amitié d'une tribu d'artistes qui le méprisent. Clara (Anne Alvaro), comédienne à éclipses, et Serge (Alain Chabat), un chauffeur qui ne peut s'empêcher de croire à l'être humain, me ressemblent comme un frère et une soeur.» Influences: «La psychanalyse, autant dire la meilleure école scénaristique au monde. Mon père, conseil en créativité. Il m'emmenait au musée. Je tranchais: ?C'est nul.'' Il rétorquait: ?Fais-le.''» Famille: «Jean-Pierre Bacri pour son intelligence aiguë et son intransigeance. Je trimbale plus de contradictions que lui. J'aime Gérard Lanvin, depuis Mes meilleurs copains (Jean-Marie Poiré), car il est devenu le nôtre. Alain Chabat, parce qu'il s'agissait de réaliser un ?film de potes''.» Musique: «Schubert, Verdi et Piaf (Non, rien de rien, reprise par Chabat à la flûte). Cette idée vient d'une gamine de nos amis concentrée sur son instrument et ses petites notes à la fête de l'école.» Etre une fille dans le cinéma: «La personnalité compte davantage que le sexe. Pour la première fois, j'ai dû choisir des comédiens, prendre 10 000 décisions et rendre des actrices belles. Je ne me suis jamais sentie aussi seule.» Charles Gassot, son producteur: «Elle est née vigilante.»
Dominique Cabrera 43 ans, Nadia et les hippopotames (sortie le 22 mars). Auteur de: De l'autre côté de la mer (1997). Demain et encore demain (1998). Le film résumé par la cinéaste: «Pendant les grèves de 1995, Nadia (Ariane Ascaride), RMiste mal embouchée, recherche le père de son enfant, qu'elle a reconnu parmi les cheminots filmés à la télé. Nadia et les hippopotames (les hippopotames désignant le poids des grévistes) était l'occasion pour moi de tourner un mélodrame sur l'Histoire immédiate.» Influences: «Les 170 cheminots qui ont figuré dans le film. Ils m'ont appris à ?être ensemble''. Nadia essaie de créer des liens comme j'espère en fabriquer dans le milieu du cinéma.» Famille: «Ariane Ascaride. Je voulais d'abord qu'elle joue la syndicaliste, mais son univers, le cinéma de Robert Guédiguian, metteur en scène issu du PC, faisait de cette idée un lieu commun. Et puis Marilyne Canto, la générosité intégrale.» Chanson: «Les grévistes entonnent Retiens la nuit, de Johnny. Car une grève s'apparente à une nuit d'amour, un moment d'utopie et d'extension de soi-même. On voudrait qu'il ne s'arrête jamais.» Etre une fille dans le cinéma: «Je repousse la notion de communauté. Elle me semble presque ?ethnique''.» Gilles Sandoz, son producteur: «Dominique récuse tout endormissement intellectuel.»