"Si je n'aimais pas autant le football, qu'est-ce que je le détesterais !" Plume de la presse football installée à Londres depuis 1987, Philippe Auclair a fait sienne la fameuse formule de l'ancien joueur Bill Shankly. Le collaborateur du Guardian, d'Eurosport et d'Europe 1 porte un regard désabusé sur les dérives de ce sport. Et pour cause : l'attribution controversée de la Coupe du monde 2022 au Qatar, entachée de soupçons de corruption, n'a pas de secrets pour lui (FIFA Gate - Comment le Qatar a fait exploser le système Blatter, avec Eric Champel, Michel Lafon, 2015). Une connaissance du dessous des cartes qui donne une acuité particulière à son analyse du premier tour de la compétition.
L'Express : Corruption, sort des travailleurs migrants... Vous alertez depuis des années sur le scandale que représente ce tournoi au Qatar, mais c'est seulement maintenant que le monde s'en indigne. Vous êtes amer aujourd'hui ?
Philippe Auclair : Plus que l'amertume, c'est la frustration qui domine. On voit étalées dans tous les journaux des choses présentées comme des révélations fracassantes. Avec Eric Champel, nous avions parlé des droits de l'homme, des complicités de certaines entreprises comme Vinci. A l'époque, nous n'étions pas complètement seuls : des amis de la presse anglo-saxonne suivaient le dossier depuis longtemps et avaient rencontré la même indifférence de la part de l'opinion publique, de leur rédaction et des médias en général. Il y a une espèce de fatalisme autour de la FIFA. Déjà, en 2018, on aurait dû davantage parler de la Russie, où se déroulait la compétition. Notre travail n'a pas été complètement ignoré, mais nos révélations n'ont pas traitées aussi sérieusement qu'elles auraient dû l'être. Il y a eu une certaine hypocrisie, ou plutôt une hypocrisie certaine, de la part de médias qui auraient pu s'y intéresser. Je sais comment la presse fonctionne : quand l'événement arrive, on est obligé d'en parler. Comme on dit, on vous pardonnera très facilement d'avoir eu tort, beaucoup plus difficilement d'avoir eu raison...
Ma plus grosse source de frustration, c'est qu'on accuse d'orientalisme les associations des droits de l'homme. Nous assistons actuellement à une véritable guerre de la communication dans laquelle les Qataris, qui financent des chaires ou des programmes dans des universités comme la Sorbonne, Georgetown ou King's College, voient des universitaires de ces institutions voler à leur secours. Leurs arguments sont parfois - rarement, mais ça arrive - valides, mais où est la transparence ? De la même façon, on a récemment vu l'ancien international anglais John Barnes avoir des mots très durs envers les critiques occidentaux du Qatar. Dommage qu'on n'ait pas rappelé alors qu'il était ambassadeur du Mondial 2022, et qu'il avait été payé pour ça. Reste que le principal responsable de la situation, ce n'est pas le Qatar, c'est la FIFA de Gianni Infantino.
Plusieurs équipes européennes comptaient faire porter à leurs joueurs des brassards "One Love" en défense des droits LGBT, avant de reculer sous la pression de la FIFA. Qu'en pensez-vous ?
Je ne comprends pas vraiment que les fédérations aient hésité. On aurait très bien pu aligner le gardien numéro 3 de l'équipe, il recevait un carton jaune [sanction dont la FIFA menaçait les porteurs du brassard "One Love", NLDR], et on le remplaçait aussitôt... L'attitude de la FFF est scandaleuse, mais je n'attends rien de la part de son président, Noël Le Graët.
Cela dit, cette guerre des brassards est complètement superficielle. Je suis en contact avec des membres de la communauté LGBT au Qatar : pour eux, ce type d'actions n'est pas nécessairement souhaitable, voire contre-productif. Avec ce brassard, les joueurs adressent d'abord un message à leur propre public, qui est bien intentionné... mais aussi à la FIFA, c'est vrai, et là, ça m'intéresse.
Il serait plus pertinent que les fédérations fassent pression sur cette dernière afin d'obtenir un système de compensation financière pour les travailleurs migrants, qui ont laissé leur santé, voire leur vie, dans ce projet pharaonique. Leurs familles se trouvent dans une situation précaire, voire dramatique. Au niveau logistique, ce serait compliqué à mettre en place, mais pas impossible, et ce serait un vrai héritage de cette compétition.
D'ailleurs, on parle souvent de 6500 morts dans la construction des stades. En fait, 11500 personnes ont disparu, les deux tiers environ dans des circonstances non élucidées, dans les constructions d'infrastructures pour la Coupe du monde : stades, hôtels, autoroutes. Je n'ai pas entendu M. Le Graët [président de la FFF, NDLR] sur le sujet, mais il est vrai qu'il a quelques problèmes en interne... Accordera-t-il son soutien plein et entier à Gianni Infantino [président de la FIFA, NDLR], qui va se présenter en mars à Kigali à sa propre succession - un dictateur couronné chez un dictateur ?
Vous regardez quand même la Coupe du monde, mais "les yeux ouverts"...
Il y aura toujours un intérêt sportif. Face à l'Argentine, l'Arabie saoudite a réalisé un exploit extraordinaire. Est-ce que je le regrette ? Je fais la différence entre un peuple et un régime. Tant que les joueurs ne défilent pas avec un portrait de Mohammed ben Salmane... Ils sont les représentants du football saoudien. Cela dit, que le Qatar soit éliminé ne me désole pas.
Certains supporters se souviendront toute leur vie de ce tournoi. Il faut regarder sans être dupe et sans tomber dans l'excès, comme en 2018, où pas mal de gens s'étaient fait blouser par Vladimir Poutine. Aujourd'hui, nous avons une lucidité supplémentaire, pas seulement concernant le Qatar, mais aussi tous les autres pays.
On ne parle pas de l'impact environnemental de cette Coupe du Monde. C'est hallucinant alors qu'on sort de la COP27. La FIFA promet, pour la première fois, une Coupe du monde neutre en carbone. C'est un mensonge patent ! Les mesures de compensation sont totalement ridicules. Les émissions carbone atteindront au minimum 3,6 millions de tonnes. Et tout ça pour un tournoi de foot... Bravo, les gars. Je reviens d'une semaine en Belgique : j'ai participé à quelques émissions où nous avons parlé en long et en large de la dimension écologique du tournoi, ce qui est une façon très saine, très adulte, de procéder.
La Coupe du monde au Qatar marque un point de rupture, une prise de conscience qui, pour la première fois, est vraiment publique. Plus rien ne sera jamais comme avant. Il faut le garder en mémoire pour les événements sportifs à venir. On devra parler de l'impact environnemental de la Coupe du monde 2026, qui se déroulera dans des pays aussi vastes que les Etats-Unis, le Canada et le Mexique. Par ailleurs, est-il normal que la FIFA, qui dit promouvoir les droits de l'homme, organise la compétition dans des Etats américains qui recourent à la chaise électrique ou refusent leurs droits reproductifs aux femmes ?
Ce début de compétition est au moins riche en surprises, avec la victoire de l'Arabie saoudite contre l'Argentine, celle du Japon contre l'Allemagne...
On a tendance à oublier très vite les surprises des tournois précédents. Il y en a eu dans chaque Coupe du monde. En 1990, le Cameroun a gagné contre l'Argentine. En 2002, le Sénégal a battu la France. Cette année, on a peut-être sous-estimé les Saoudiens. Et l'Allemagne [battue par le Japon, NDLR], depuis 2014, ce n'était plus vraiment ça. Mais le niveau général demeure inférieur à celui des grandes compétitions de club, ce qui n'est pas nouveau, doit-on ajouter. Le match d'ouverture, Qatar-Equateur, en était une triste illustration. C'est vrai qu'il y a eu des matches prenants, émouvants, mais pas encore des rencontres de très haut niveau. C'est un drôle de tournoi, avec des stades parfois au tiers vides. Les Etats-Unis et le Mexique sont bien soutenus, mais il doit y avoir 500 ou 1000 supporters français... Des gens ont décidé de ne pas venir, d'autres n'ont pas acheté de billets parce qu'ils étaient trop chers. Quant au temps additionnel [particulièrement important cette année, NDLR], les choses ont l'air de se remettre en place. Au niveau de l'ambiance, bien souvent, c'est mort, avec ces gens qui prennent la navette pour aller faire la fête à Dubaï... Mais quelle est la dernière Coupe du monde qu'on ait vraiment appréciée sans se poser de questions ?
